Dernière mise à jour : janvier 2026
En novembre 2011, face à un rendement alléchant de 8%, j'ai pris une décision qui allait à l'encontre de l'intuition de nombreux investisseurs : vendre CenturyLink. Quinze ans plus tard, le bilan est sans appel. Cette décision préventive m'a permis d'éviter une catastrophe financière qui illustre parfaitement les pièges auxquels sont confrontés les investisseurs en dividendes.

CenturyLink, devenu Lumen Technologies (NYSE:LUMN) en 2020, ne verse plus aucun dividende depuis 2022. Le cours de l'action, qui oscillait entre $ 36 et $ 38 lors de ma vente en novembre 2011, se négocie aujourd'hui autour de $ 7.76, soit une chute de plus de 80%.
📊 Le bilan en chiffres, performance en Total Return (novembre 2011 - janvier 2026) :
- CenturyLink/Lumen : -4.38% (drawdown max -41.88%)
- S&P 500 : +112.64%
- Écart de performance : 117 points de pourcentage
Voici l'histoire complète de ce cas d'école, les signaux d'alerte que j'ai identifiés, et surtout les leçons essentielles pour tout investisseur en dividendes.
2010-2011 : l'achat et les premiers signaux d'alerte
Avril 2010 : un signal d'achat algorithmique fort
En avril 2010, CenturyLink (alors ticker NYSE:CTL) présente un profil séduisant pour un investisseur en dividendes. L'entreprise, spécialisée dans les télécommunications (téléphonie, Internet, services à large bande), affiche un historique remarquable : 37 années consécutives de croissance du dividende. Elle bénéficie du prestigieux statut d'aristocrate de dividendes, réservé aux sociétés ayant augmenté leurs distributions pendant au moins 25 ans.
Mon algorithme génère un signal d'achat très fort, principalement grâce à :
- Une croissance annuelle moyenne du dividende impressionnante
- Un rendement attractif supérieur à 6%
- Une fusion récente avec Qwest (opérateur de Denver) qui devrait créer des synergies
J'achète donc le titre en avril 2010, malgré un risque accru lié au fait que CenturyLink soit la seule position de mon portefeuille sans vocation internationale, m'exposant davantage au risque de change sur le dollar.
Janvier 2011 : les premiers nuages s'accumulent
Neuf mois après l'achat, je publie une première analyse de CenturyLink. Le titre offre désormais un dividende de plus de 6%, avec une croissance moyenne de 123% par an sur le moyen terme. Mais une donnée commence à m'inquiéter : le ratio de distribution atteint déjà 91.89%.
Ce ratio, qui mesure la part des bénéfices versée en dividendes, ne laisse pratiquement aucune marge de manœuvre à l'entreprise. En cas de difficultés, CenturyLink n'aura aucun coussin pour maintenir ses distributions. À ce stade, je considère toutefois que le signal d'achat initial reste valide, et je conserve la position.
Novembre 2011 : les signaux d'alerte deviennent critiques
Le 6 novembre 2011, je publie une analyse qui documente la dégradation accélérée de la situation. Les faits sont sans appel :
- Le dividende est gelé depuis 24 mois consécutifs ($ 0.725 depuis le T1 2010)
- Le ratio de distribution explose à 143% - l'entreprise paie $ 1.43 en dividendes pour chaque dollar gagné
- CenturyLink s'apprête à perdre son statut d'aristocrate après 37 ans de croissance ininterrompue
- Le rendement grimpe à 8%, mais c'est un signal d'alarme, pas une opportunité
Dans cet article, je conclus : "CTL est désormais en sursis. Affaire à suivre..."
14 novembre 2011 : la décision de vente
Une semaine après cet article d'avertissement, CenturyLink annonce le maintien du dividende trimestriel à $ 0.725 - confirmant l'incapacité de l'entreprise à continuer sa tradition de croissance. Pire encore, le ratio de distribution bondit à 191.55%.
Je vends ma position le 14 novembre 2011 avec une performance finale de -0.85% en CHF et +14.92% en EUR (la différence s'expliquant par la dépréciation de l'euro face au franc suisse durant cette période).
CenturyLink devient la première et unique position vendue de mon portefeuille à cette époque. Cette décision va à l'encontre de ma philosophie buy-and-hold de l'époque, mais les signaux d'alerte sont trop nombreux pour être ignorés.
| Période | Événement clé | Ratio distribution |
|---|---|---|
| Avril 2010 | Achat de la position | ~90% |
| Janvier 2011 | Première analyse - inquiétudes | 91.89% |
| Novembre 2011 | Article d'avertissement | 143% |
| 14 Nov 2011 | VENTE de la position | 191.55% |
2013-2022 : la descente aux enfers confirmée
Juillet 2013 : première coupe du dividende
Deux ans après ma vente, mes craintes se matérialisent. En juillet 2013, je publie un premier bilan post-mortem. CenturyLink vient d'annoncer une réduction du dividende de 25.5%, passant de $ 0.725 à $ 0.54 par trimestre.
La réaction du marché est immédiate et brutale : le cours de l'action s'effondre. Les investisseurs qui avaient conservé le titre pour son rendement de 8% subissent un double coup dur : non seulement leurs revenus de dividendes diminuent de 25%, mais en plus la valeur de leur capital chute spectaculairement.
Le plus alarmant ? Même après cette coupe drastique, le ratio de distribution reste à 180%. Il est évident qu'une nouvelle réduction sera nécessaire.
2019 : deuxième coupe du dividende
Six ans plus tard, l'entreprise est contrainte de procéder à une deuxième coupe du dividende. Le management justifie cette décision par la nécessité de réduire l'endettement, promettant d'utiliser l'argent économisé pour rembourser la dette et racheter des actions.
Entre-temps, en septembre 2020, l'entreprise change de nom pour devenir Lumen Technologies, tentant de se repositionner comme société technologique plutôt que simple opérateur télécom traditionnel. Ce changement d'image ne change rien aux fondamentaux détériorés.
2022 : arrêt total des paiements de dividendes
Le dernier dividende de Lumen Technologies est payé en août 2022 : $ 0.25 par action. Depuis cette date, l'entreprise ne verse plus aucun dividende.
Pour les investisseurs qui avaient acheté CenturyLink en 2010-2011 pour ses revenus passifs, c'est la fin d'une illusion. Non seulement le dividende a disparu, mais le capital investi a fondu de plus de 80%.
2026 : le bilan avec 15 ans de recul
Performance catastrophique vs marché
J'ai réalisé un backtest complet couvrant la période de novembre 2011 (date de ma vente) à janvier 2026. Les résultats confirment que la vente était non seulement justifiée, mais nécessaire :
| Métrique | CenturyLink/Lumen | S&P 500 |
|---|---|---|
| Rendement total | -4.38% | +112.64% |
| Rendement annualisé | -0.85% | +15.48% |
| Drawdown maximum | -41.88% | -13.02% |
| Ratio de Sharpe | 0.10 | 1.39 |
| Volatilité | 22.81% | 10.22% |
| Dividende actuel | $ 0.00 | ~2% |
Un investissement de $ 10'000 dans CenturyLink en novembre 2011 vaudrait aujourd'hui environ $ 9'562, sans aucun revenu de dividende depuis 2022. Le même montant investi dans le S&P 500 vaudrait $ 21'264, avec des dividendes réinvestis tout au long de la période.
Évolution du cours : de $ 36 à $ 7.76
L'évolution du cours raconte l'histoire d'un naufrage en plusieurs actes :
- 2011 : $ 36-38 lors de ma vente
- 2013 : Chute à $ 30-32 après la première coupe
- 2015-2019 : Descente progressive vers $ 10-15
- 2022 : Arrêt du dividende, nouveau creux
- 2024-2025 : Rebond temporaire lié au hype de l'IA (contrats d'infrastructure), pic à $ 11.95
- Janvier 2026 : ~$ 7.76, soit -79.6% vs le prix de vente de 2011
Le récent rebond lié à des contrats d'infrastructure pour l'IA (environ $ 8 milliards annoncés) ne change rien au constat : Lumen reste une entreprise lourdement endettée, sans dividende, et dont les fondamentaux n'ont jamais été rétablis.
Les 5 leçons essentielles pour investisseurs en dividendes
Leçon #1 : Un ratio de distribution >100% est un signal de vente
C'est la leçon la plus claire de cette histoire. Quand une entreprise paie plus en dividendes qu'elle ne gagne en bénéfices, la situation est mathématiquement insoutenable. Les trois étapes observées chez CenturyLink :
- 91.89% (janvier 2011) : Zone d'alerte - Marge insuffisante
- 143% (novembre 2011) : Zone dangereuse - Action requise
- 191.55% (vente) : Zone critique - Vente impérative
Au-delà de 100%, ce n'est plus une question de "si" le dividende sera coupé, mais de "quand".
Leçon #2 : Un dividende qui stagne après des décennies de croissance est un drapeau rouge
Après 37 années consécutives d'augmentation du dividende, le gel pendant 24 mois était un signal massif. Les entreprises qui ont construit une réputation sur la croissance continue du dividende ne s'arrêtent pas sans raison grave.
Cette stagnation indiquait que les fondamentaux s'étaient détériorés au point où l'entreprise ne pouvait même plus maintenir une croissance symbolique de 1-2%. C'était le moment de vendre.
Leçon #3 : Ne jamais tomber amoureux d'un rendement élevé
Un rendement de 8% en 2011 était très attractif. Mais un rendement élevé associé à :
- Un dividende gelé
- Un payout ratio >150%
- Une perte du statut d'aristocrate
...n'est pas une opportunité, c'est un piège. Le marché offre rarement des cadeaux. Un rendement exceptionnellement élevé reflète généralement un risque exceptionnellement élevé.
Les investisseurs qui sont restés pour les 8% ont subi deux coupes successives, puis l'arrêt total du dividende, tout en perdant 80% de leur capital.
Leçon #4 : La croissance du dividende prime sur le niveau absolu
CenturyLink offrait 8% de rendement mais 0% de croissance. Un titre qui aurait offert 3% de rendement avec 10% de croissance annuelle aurait été infiniment supérieur.
Avec un dividende qui croît de 10% par an :
- Le rendement sur coût initial double tous les 7 ans
- Le cours de l'action tend à suivre la croissance du dividende
- La pérennité est démontrée
CenturyLink démontre qu'un haut rendement sans croissance est une illusion.
Leçon #5 : Savoir vendre est aussi important que savoir acheter
Ma philosophie buy-and-hold reste valide pour les entreprises de qualité. Mais elle ne signifie pas "buy-and-hold-forever quoi qu'il arrive". Il faut avoir le courage de vendre quand :
- Les fondamentaux se détériorent gravement
- Les signaux d'alerte s'accumulent
- Votre thèse d'investissement initiale ne tient plus
Dans le cas de CenturyLink, j'avais acheté pour la croissance régulière du dividende. Quand cette croissance est devenue impossible (payout >100%), ma thèse d'investissement ne tenait plus. Vendre était la seule décision rationnelle.
Questions fréquentes
Quand faut-il vendre une action à dividende ?
Vendez quand plusieurs de ces signaux sont présents simultanément : ratio de distribution >100%, dividende gelé après une longue période de croissance, perte imminente du statut d'aristocrate, détérioration des fondamentaux opérationnels, et changement d'algorithme de "achat" à "vendre/surveiller".
Un ratio de distribution >100% signifie-t-il toujours une coupe du dividende ?
Pas toujours immédiatement, mais à terme, oui. Une entreprise peut maintenir temporairement un payout >100% en utilisant sa trésorerie ou en s'endettant, mais c'est insoutenable. CenturyLink a maintenu $ 0.725 en 2012 malgré un ratio >180%, mais a dû couper en 2013.
Qu'est-il arrivé aux investisseurs qui ont gardé CenturyLink après 2011 ?
Ils ont subi une destruction massive de valeur : deux coupes de dividende (2013 et 2019), arrêt total des paiements (2022), et perte de ~80% du capital. Un investissement de $ 10'000 en 2011 vaut aujourd'hui ~$ 2'000.
Pourquoi CenturyLink/Lumen a-t-il échoué ?
Plusieurs facteurs : endettement excessif suite à la fusion avec Qwest, déclin structurel du secteur télécom traditionnel, concurrence accrue, incapacité à se transformer assez rapidement vers les services cloud et fibre optique, et allocations de capital défaillantes (rachats d'actions au lieu de réduction de dette).
Le rebond récent de Lumen (contrats IA) change-t-il le constat ?
Non. Lumen a signé ~$ 8 milliards de contrats d'infrastructure IA, provoquant un rebond du titre ($ 3 → $ 12 en 2024). Mais l'entreprise reste lourdement endettée, ne paie aucun dividende, et les fondamentaux à long terme demeurent fragiles. Ce rebond ne compense pas 15 ans de destruction de valeur.
Faut-il toujours vendre quand un aristocrate perd son statut ?
Pas systématiquement, mais c'est un signal majeur à prendre très au sérieux. Analysez pourquoi : est-ce temporaire (crise ponctuelle) ou structurel (business model cassé) ? Dans le cas de CenturyLink, c'était clairement structurel (payout >190%).
Comment identifier un piège à dividendes avant qu'il ne soit trop tard ?
Surveillez ces indicateurs : 1) Payout ratio >80% et en hausse, 2) Dividende qui ne croît plus ou croît moins vite qu'historiquement, 3) Chiffre d'affaires en déclin, 4) Free cash flow insuffisant pour couvrir le dividende, 5) Endettement élevé ou en augmentation.
Quelles entreprises ressemblent à CenturyLink aujourd'hui ?
Méfiez-vous des entreprises avec : rendement >7%, payout ratio >80%, secteurs en déclin structurel (certains REITs retail, télécoms traditionnels, certaines utilities), croissance du dividende ralentie ou stoppée. Faites vos propres analyses, mais les warning signs sont similaires.
Peut-on récupérer d'une coupe de dividende ?
Rarement. Les études montrent que les entreprises qui coupent leur dividende sous-performent massivement le marché pendant des années. CenturyLink illustre parfaitement ce pattern : deux coupes, puis arrêt total, le tout accompagné d'une chute de 80% du cours.
Vaut-il mieux vendre tôt (petit gain/perte) ou attendre la catastrophe ?
Toujours vendre tôt quand les signaux d'alerte sont clairs. J'ai vendu à -0.85% en CHF. Si j'avais attendu la première coupe (2013), j'aurais perdu ~30%. Si j'avais attendu aujourd'hui, -79.6%. En investissement, préserver le capital est la priorité absolue.
Conclusion : l'importance de la discipline face aux signaux d'alerte
L'histoire de CenturyLink/Lumen Technologies est un cas d'école parfait sur les dangers des pièges à dividendes. Elle illustre pourquoi un rendement élevé n'est jamais une raison suffisante pour acheter ou conserver une action.
Les leçons sont claires :
- Un ratio de distribution >100% est un signal de vente impératif
- La croissance du dividende est plus importante que son niveau absolu
- Un dividende qui stagne après des décennies de croissance est un drapeau rouge massif
- Savoir vendre est aussi important que savoir acheter
- Les "high yields" exceptionnels reflètent généralement des risques exceptionnels
Ma décision de vendre en novembre 2011, bien que difficile à l'époque (c'était ma première et unique vente), s'est révélée être l'une des meilleures de ma carrière d'investisseur. Elle m'a permis d'éviter une perte de capital de 79.6% et une destruction complète du revenu de dividendes.
Pour les investisseurs FIRE qui dépendent de leurs dividendes pour vivre, cette histoire rappelle une vérité essentielle : la qualité et la pérennité des dividendes sont infiniment plus importantes que leur niveau absolu. Un portefeuille construit sur des rendements élevés mais fragiles finira par s'effondrer. Un portefeuille construit sur des entreprises solides avec des dividendes croissants soutiendra votre liberté financière pendant des décennies.
📚 Pour aller plus loin :
- Consultez mon analyse en temps réel de novembre 2011 (capsule historique)
- Découvrez ma décision de vente du 14 novembre 2011 (capsule historique)
- Apprenez à calculer et interpréter le ratio de distribution
Sources et données
Données financières historiques : FactSet (périodes 2010-2013)
Historique des dividendes :
- MacroTrends - Lumen Technologies Dividend History
- Dividend.com - Historical dividend data
- Nasdaq - LUMN Dividend History
Analyse et contexte :
- The Motley Fool - "Can Investors Trust Lumen's High Yield?" (juin 2021)
- Reuters - Rapports trimestriels CenturyLink/Lumen 2010-2022
- Lumen Technologies - Investor Relations (ir.lumen.com)
Cours historiques et données de marché : Yahoo Finance, Google Finance, Bloomberg
En savoir plus sur dividendes
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Bonjour Jérome ,
Pourquoi n utilisez vous pas les options pour diminuer voire annuler le risque de marché ? Mettre en place un protective put à 6 mois ou plus et par exemple vendre des call tous les mois permet plus de sérénité ,,,
les videos de celtinvest sur le site ou sur u-tube sont tres interessantes ,,,
Perso j ai suivi la formation de Paul , c est passionnant et on ne voit plus les choses de la meme maniere ,,,
Bonjour Guyem. Je préfère m’en tenir à ce que je connais, les actions payeuses de dividendes. J’ai ma propre gestion des risques qui suit cette stratégie et qui me donne de bons résultats. Je ne suis pas fan des options.
Re,,,
Vous avez de la chance ( je sous entend : d’avoir les compétences ) d arriver à gérer votre risque ainsi ,, je suis pour ma part aussi intéréssé par les actions à dividendes , et c est pour cela que je cherche à les couvrir grace aux options ,,
Ceci donne un bon exemple de signe avant coureur d’une coupe ou réduction du dividende. J’ai eu le cas d’un dividende stagnant récemment: Molson Coors (TAP). Le dividende n’a pas bougé en 2012 ni en 2013. Du coup je l’ai vendu.