Journal d’un futur rentier (70) : le paradoxe

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Mai 2020. Dernière mise à jour : décembre 2025.

Plein confinement COVID. Files d'attente pour la nourriture. Réflexion sur le paradoxe : trop de travail pour certains, pas assez pour d'autres. Même système, doubles victimes.

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Honte et culpabilité

Quand je vois les files de gens qui s'agglutinent devant les stands de distribution de nourriture, j'ai honte de faire partie de ce monde. Pays riches ou pas, nous sommes incapables d'assurer aux individus des jobs suffisamment solides et rémunérateurs pour qu'ils puissent vivre de manière décente sans devoir faire la manche dès que l'économie est à l'arrêt.

Je me sens également coupable de m'apitoyer sur mon sort depuis des années juste parce que "j'ai trop de travail" et pas assez le temps de vivre. En ce moment beaucoup de gens préféreraient être stressés par leur job plutôt que son absence. Cela me fait penser à un caprice d'enfant gâté. J'ai l'impression de voir mes gosses pleurnicher parce qu'on leur a servi un yaourt de la Migros plutôt qu'un Emmi.

Même mécanisme, double victime

Pourtant, à bien y réfléchir, ce sont paradoxalement les mêmes mécanismes qui sont en jeu derrière le fait que certains n'arrivent plus à joindre les deux bouts tandis que d'autres sont submergés par le travail.

Depuis près d'un quart de siècle que je suis actif, le niveau de stress de mon activité n'a cessé de croître, particulièrement durant les phases de déclin économique. Plus il y a de chômeurs, plus le job se reporte sur les autres et plus on peut leur en demander avec la menace implicite d'un licenciement.

Quand la phase de croissance revient, les restructurations font que jamais on ne revient au même point qu'avant la crise. Le niveau de tension est devenu structurellement plus élevé. Il ne reste alors plus qu'à attendre le prochain choc pour serrer encore un peu plus la vis.

Tous veulent toujours plus

Les actionnaires en veulent toujours plus, les patrons aussi et les consommateurs également. Sans compter les workaholics qui se délectent de ce cycle infernal.

La Rat Race explique donc ce monde paradoxal, dans lequel une partie de la population est pressée comme des citrons tandis que les autres n'arrivent plus à joindre les deux bouts, en dépendant de la générosité (philanthropique ou fiscale) des premiers.

Le comble c'est qu'elle arrive encore à nous faire culpabiliser...

À suivre dans les prochains épisodes.


Note rétrospective (décembre 2025)

En relisant cet article de mai 2020, écrit en plein premier confinement COVID, je me reconnais dans cette culpabilité et cette honte. Cinq ans et demi plus tard, voici mon analyse.

L'analyse était-elle juste ?

Complètement. Le paradoxe que je décrivais en mai 2020 - certains submergés de travail, d'autres au chômage, mais même mécanisme derrière - reste valable en 2025. La Rat Race crée effectivement ces deux victimes simultanées. Ce n'est pas un bug, c'est une feature du système. Licencier pour augmenter la rentabilité, puis presser les restants comme des citrons. Rincer, répéter.

La situation s'est-elle améliorée depuis mai 2020 ?

Non. Entre 2020 et 2025, le phénomène s'est même probablement amplifié. Le COVID a accéléré certaines tendances : automatisation, télétravail permanent (donc frontières encore plus floues), "optimisation" des effectifs. En 2025, le paradoxe est toujours là : burn-out record ET précarité record. Même machine, doubles victimes.

"Le niveau de tension est devenu structurellement plus élevé" :

Cette observation de mai 2020 était clairvoyante. J'expliquais qu'après chaque crise, le niveau de stress ne redescend jamais au point pré-crise. Il y a une dérive structurelle vers toujours plus de pression. COVID 2020 → restructuration → nouveau niveau de base plus élevé → prochaine crise → nouvelle restructuration → encore plus élevé. C'est un cliquet qui ne va que dans un sens : serrer la vis.

En 2025, je confirme : le niveau de stress professionnel moyen est probablement 30-40% plus élevé qu'en 2010. Pas parce que les gens sont moins compétents, mais parce que le système exige structurellement toujours plus avec toujours moins.

La culpabilité de mai 2020 :

J'écrivais me sentir "coupable" de me plaindre d'avoir trop de travail alors que d'autres n'en avaient pas. Je comparais ça à un "caprice d'enfant gâté". Rétrospectivement, cette culpabilité était injustifiée et même toxique. Avoir trop de travail au point de ne plus avoir de vie est un problème légitime. Ce n'est pas un caprice. C'est un signal que le système est cassé.

La culpabilité, c'est exactement ce que le système veut. "Tu devrais être reconnaissant d'avoir un travail alors que d'autres n'en ont pas." C'est du chantage émotionnel. En réalité, PERSONNE ne devrait être dans l'une ou l'autre situation : ni submergé au point du burn-out, ni précaire au point de faire la queue pour manger.

Comment j'ai échappé au paradoxe :

En mai 2020, j'étais encore dans le système. Un an plus tard (2021), j'en suis sorti par démission. Aujourd'hui en 2025, je ne suis ni "submergé de travail" ni "en file d'attente pour manger". Je suis hors du système. C'est la seule vraie sortie : indépendance financière. Tant qu'on reste dans le salariat, on est soit victime A (trop de travail), soit victime B (pas assez), mais toujours victime.

"Elle arrive encore à nous faire culpabiliser" :

Cette phrase finale de mai 2020 était puissante. La Rat Race ne se contente pas de nous exploiter, elle nous fait culpabiliser en plus. Si tu as trop de travail, "au moins tu as un travail". Si tu n'en as pas assez, "tu ne fais pas assez d'efforts". Lose-lose psychologique en plus du lose-lose matériel.

En 2025, sorti du système, je ne ressens plus cette culpabilité. C'est une des premières choses qui disparaît quand on atteint l'indépendance financière : la culpabilité systémique. Tu ne dois plus rien à personne. Tu ne dois pas être "reconnaissant" d'avoir un travail. Tu ne dois pas te sentir "chanceux" d'être exploité. Tu es libre.

Ce que je referais différemment :

Je cesserais de culpabiliser d'avoir "trop de travail". Ce n'est pas un privilège, c'est une exploitation. Le fait que d'autres soient exploités différemment (chômage) ne rend pas mon exploitation plus acceptable. Les deux sont des problèmes légitimes créés par le même système dysfonctionnel.

Le message pour les lecteurs :

Si vous êtes dans la catégorie "trop de travail" : ne culpabilisez pas. Votre burn-out n'est pas moins légitime parce que d'autres sont au chômage. Ce sont deux faces de la même pièce pourrie.

Si vous êtes dans la catégorie "pas assez de travail" : ne culpabilisez pas non plus. Ce n'est pas votre faute si le système crée structurellement du chômage.

La vraie solution n'est ni dans la catégorie A ni dans la catégorie B. Elle est hors du système : indépendance financière. Construire un capital qui vous permet de ne dépendre ni d'un employeur (catégorie A) ni de l'État (catégorie B). C'est la seule vraie liberté.

En mai 2020, j'étais encore victime A (trop de travail) tout en ayant honte face aux victimes B (précarité). En 2021, j'ai quitté les deux catégories. En 2025, je confirme : c'était la seule vraie sortie. Le paradoxe continue pour les autres. Mais pas pour moi.

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4 réflexions sur “Journal d’un futur rentier (70) : le paradoxe”

  1. C’est choquant en effet mais peut-être pas complètement surprenant… c’est la culture de la maximisation du profit a tout prix et tout niveaux avec une exploitation de l’outil (inclus les personnes) productif.

    En ce qui concerne les investisseurs vivement des critères sérieux de qualification des entreprises par rapport à leurs contributions sociales et environnementales.

    De façon plus générale ça pose vraiment la question de nos valeurs. Je me demande si les employeurs de ces personnes les paient pour ces jours non travaillés. Est-ce ce que les femmes de ménage vont être payées? (c’est fait à 100% dans mon cas et je l’aurais aussi fait si elle n’était pas résidente légale)
    C’est un concept malheureusement naïf de penser que si chacun faisait un geste ça irait mieux pour tous alors un grand merci à ceux qui font plus!
    Une réflexion à ce sujet n’est jamais temps perdu.

  2. Après avoir tiré les travailleurs de la « classe ouvrière » vers la « classe moyenne » pendant les 30 glorieuses, il est maintenant presque impossilble, sans qualifications, d’accéder à la classe moyenne.
    J’ai dans mon entourage, plusieurs jeunes non qualifiés qui sont obligés d’aligner 2 boulots pour à peine surnager. Ils font partie de la « classe sous-qualifiée en état de précarité permanente ».
    Et cette crise ne va pas les aider …

  3. Exploitation humaine…
    En parlant de maximisation du profit sans regard aux conséquences humaines et environnementales le documentaire de la rts hier soir est édifiant.

    https://pages.rts.ch/docs/11208590-cargos-la-face-cachee-du-fret.html

    Je ne suis pas aveugle. Si vous avez un patrimoine de plus $93k vous faites partie des 10% les plus riches de la planète (selon Crédit Suisse) et donc, à priori, faites fonctionner cette machine. Chacun en tire ses propres conclusions.

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