Dividendes suisses : hauts rendements ou croissance modérée ?

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Dernière mise à jour : janvier 2026

Après avoir analysé le PER, passons au rendement en dividendes. Ce ratio mérite une attention particulière sur le marché suisse, surtout quand on connaît les pièges classiques des stratégies axées sur les hauts rendements.

Comparaison visuelle des stratégies de dividendes en Suisse : hauts rendements versus dividendes modérés et croissants, illustrant la surperformance de la croissance modérée (15.72% annuel) sur les hauts rendements (10.66%)

Depuis 2010, je martèle qu'une focalisation excessive sur les rendements élevés peut mener au désastre. L'exemple de Bank of America (NYSE: BAC) durant la crise des subprimes reste gravé dans ma mémoire. En juin 2008, la banque affichait un rendement de 10.7%. Neuf mois plus tard, le dividende était quasi-inexistant et le cours avait été divisé par 3.5 supplémentaires.

Le piège des hauts rendements

Les "yield traps" ne sont pas une légende urbaine. Voici ce qui s'est réellement passé avec BAC :

DateDividendeCoursRendement
Juin 20080.6423.8710.7%
Décembre 20080.3214.089.1%
Mars 20090.016.820.6%

BAC n'est pas une exception. Eastman Kodak et General Motors figuraient en 2002 parmi les "Dogs of the Dow" (titres du Dow Jones aux plus gros dividendes). Leur histoire s'est terminée en faillite quelques années plus tard.

Mais voilà le paradoxe : les résultats du PER sur le marché suisse m'ont étonné par leur qualité. Le dividende n'étant qu'une part du bénéfice versé à l'actionnaire, ce qui fonctionne pour l'un devrait fonctionner pour l'autre, non ? J'ai donc décidé de tester cette hypothèse avec des données réelles.

Méthodologie du backtest

Le rendement en dividendes est simple à calculer : on divise le dividende annuel versé par le cours de l'action. Pour les marchés à versements trimestriels ou semestriels, on annualise le dernier dividende versé, ce qui donne une image plus exacte de ce que l'investisseur va toucher.

Pour ce backtest, les actions suisses ont été classées du rendement le plus faible au plus élevé, puis réparties en quintiles. Le processus a été reconduit tous les douze mois depuis 2004 et la performance de chaque quintile analysée.

Résultats par approche

Marché global suisse

Les titres affichant les meilleurs rendements en dividendes ont surperformé le marché sur la période 2004-2024 (11.71% vs 8.47% annuel). À l'inverse, les sociétés peu généreuses pour leurs actionnaires sous-performent nettement (3.56% vs 8.47%).

Ce résultat rappelle ce qu'on avait observé avec le PER. La seule différence notable : le 4ème quintile se situe légèrement en-dessous du 3ème, qui n'est d'ailleurs pas très éloigné du 5ème quintile (10.63% vs 11.71%). La progression n'est donc pas aussi régulière qu'avec les bénéfices.

Comparaison au sein des industries

L'analyse par industrie révèle un phénomène intéressant : le meilleur quintile est le troisième. Autrement dit, les sociétés qui paient des dividendes modérés par rapport à leurs concurrents obtiennent la meilleure performance boursière.

Comme pour le PER, la relative petite taille du marché helvétique impose une certaine prudence. Gardons toutefois cette observation en mémoire.

Grandes et moyennes capitalisations

Le backtest pour les big et mid-caps donne des résultats encore plus étranges qu'avec le PER. Chaque quintile ne comporte qu'une dizaine de sociétés, ce qui limite la robustesse statistique.

Parmi ces entreprises, ce sont celles qui paient des dividendes modérés (2ème et surtout 3ème quintile) qui ont le plus performé. Cela rappelle l'analyse au sein des industries.

Petites capitalisations

Logiquement, la situation devrait être plus claire pour les small, micro et nano-caps. C'est ce qu'on avait observé avec le PER.

Pourtant, on retrouve le même phénomène : le troisième quintile passe devant tout le monde avec 13.29% annuel, dépassant même le 5ème quintile (12.71%). Cette fois, l'excuse de la taille d'échantillon ne tient plus, puisque chaque quintile comporte trois à quatre fois plus de sociétés que dans l'analyse des big et mid-caps.

La variable manquante : la croissance

Une constante émerge : dès qu'on affine l'analyse (par industrie, par taille de capitalisation), les dividendes modérés fonctionnent mieux que les hauts rendements. Cela suggère qu'une autre variable entre en jeu.

Depuis le lancement de dividendes.ch, quand je recommande les dividendes modérés, j'ajoute toujours une condition : la croissance des distributions. Les sociétés versant de juteux dividendes peuvent difficilement se permettre de les augmenter, contrairement à celles qui restent raisonnables.

Ajoutons donc le paramètre de croissance du dividende :

StratégieCAGRMaxDDSTDSharpeCorrel.BetaAlpha
Rendements modérés et croissants (industrie)15.72%-41.81%17.5%0.840.620.7212.81%
Hauts rendements croissants (marché global)10.66%-56.15%16.76%0.610.720.807.59%

Critères de croissance du dividende utilisés :

  • Croissance annuelle moyenne sur 5 ans > 2%
  • Croissance des 12 derniers mois vs 12 mois précédents > 6%
  • Croissance du dernier semestre vs même semestre il y a un an > 6%
  • Croissance de la dernière année vs année précédente > 0%

Enseignements clés

L'analyse comparative révèle plusieurs tendances :

Performance : Les dividendes modérés et croissants (15.72% annuel) surperforment significativement les hauts rendements croissants (10.66%) et les hauts rendements seuls (11.71%). À noter que des dividendes modérés et croissants sur le marché global auraient également battu les hauts rendements croissants (11.77% vs 10.66%).

Risque : Les dividendes modérés et croissants affichent une perte maximale inférieure (-41.81% vs -56.15%), un beta plus faible (0.72 vs 0.80) et une corrélation au marché réduite (0.62 vs 0.72).

Ratios risque/rendement : Le Sharpe (0.84 vs 0.61) et l'Alpha (12.81% vs 7.59%) confirment la supériorité des dividendes modérés et croissants.

Paradoxe des hauts rendements croissants : Ils sont moins rentables que les hauts rendements seuls. Cela s'explique probablement par le fait que continuer à augmenter un dividende déjà très élevé peut pénaliser les investissements dans la société et augmenter son endettement.

Optimisation supplémentaire

Il est possible d'améliorer encore ces résultats en s'assurant que les dividendes soient couverts par les bénéfices. En ajoutant les critères suivants :

  • Croissance des bénéfices des 12 derniers mois vs 12 mois précédents > 3%
  • Croissance annuelle moyenne des bénéfices sur 5 ans > 0%

La rentabilité annuelle moyenne grimpe à 19.42%. Impressionnant pour une stratégie relativement mécanique.

La limite suisse

Il y a toutefois un bémol majeur : la taille du marché suisse combinée aux critères restrictifs produit des portefeuilles très concentrés. Le portefeuille moyen ne comporte que 4 titres pour les dividendes modérés croissants, et moins de 3 titres pour la version optimisée avec couverture bénéficiaire.

Cette concentration excessive rend la stratégie difficilement applicable dans la vie réelle. Deux solutions s'offrent à nous : l'utiliser en parallèle d'autres stratégies, ou élargir l'univers d'investissement à d'autres marchés. C'est précisément ce que nous explorerons dans le prochain article avec le marché français.

Conclusion

En Suisse, une stratégie simple visant les hauts rendements en dividendes donne de bons résultats (11.71% annuel depuis 2004). Mais les dividendes modérés du marché global arrivent juste derrière, et deviennent même plus efficaces sur des échantillons plus ciblés.

L'ajout de la croissance du dividende change radicalement la donne : les dividendes modérés et croissants (15.72% annuel) surperforment les hauts rendements tout en présentant moins de risque. C'est pour l'instant la meilleure stratégie testée sur le marché helvétique dans notre série "Qu'est-ce qui fonctionne à Zurich".

La principale limitation reste la taille du marché suisse. Avec seulement 3-4 titres en portefeuille moyen, cette approche nécessite soit une diversification avec d'autres stratégies, soit un élargissement géographique. La France sera notre prochain terrain de jeu pour valider ces résultats.

Questions fréquentes

Pourquoi les dividendes modérés surperforment-ils les hauts rendements en Suisse ?

Trois raisons principales : (1) les sociétés à dividendes modérés disposent de marges de manœuvre pour augmenter leurs distributions, (2) elles évitent les yield traps où un rendement élevé cache une détresse financière, (3) elles peuvent réinvestir davantage dans leur croissance.

Qu'est-ce qu'un yield trap exactement ?

Un yield trap (piège à rendement) survient quand un rendement élevé résulte d'une chute du cours due à des problèmes fondamentaux. L'investisseur achète pour le rendement attractif mais se retrouve avec un titre qui coupe son dividende et continue de baisser. Bank of America en 2008-2009 est l'exemple classique.

Combien de titres faut-il pour appliquer cette stratégie ?

Le backtest suisse montre qu'avec les critères stricts (dividendes modérés + croissance + couverture bénéficiaire), on obtient moins de 3 titres en moyenne. C'est insuffisant pour une diversification correcte. Il faut soit assouplir les critères, soit élargir à d'autres marchés comme la France.

Cette stratégie fonctionne-t-elle sur d'autres marchés ?

Les backtests sur d'autres marchés montrent des résultats variables. Le prochain article analysera le marché français. Historiquement, la combinaison dividendes modérés + croissance fonctionne bien aux États-Unis également, mais chaque marché a ses spécificités.

Quelle est la différence avec les "Dogs of the Dow" ?

Les Dogs of the Dow sélectionnent simplement les 10 titres du Dow Jones aux rendements les plus élevés. Notre approche est plus sophistiquée : elle privilégie les rendements modérés (pas les plus élevés) et exige une croissance du dividende. Cela évite les situations comme Kodak ou GM qui figuraient parmi les Dogs avant leur faillite.

Sources et données

Les données utilisées pour ce backtest proviennent de FactSet (données financières et cours boursiers des sociétés suisses, période 2004-2024).

Exemples historiques de yield traps :

  • Bank of America Corporation (NYSE: BAC) - données publiques 2008-2009
  • Dogs of the Dow 2002 - liste historique incluant Eastman Kodak et General Motors

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