Pendant des années, la règle des 4% a été le Saint-Graal de la communauté FIRE. Simple, rassurante, chiffrée : retirer 4% de son portefeuille chaque année, ajusté à l'inflation, et ne jamais manquer d'argent. La Trinity Study l'avait démontré, des centaines de blogs l'avaient relayé, et des milliers de futurs rentiers avaient construit leur plan de vie autour d'elle.

J'y ai cru un moment, moi aussi. Mais après 25 ans d'investissement et plusieurs années de retraite effective, je ne peux plus défendre cette approche en bonne conscience. Elle n'est pas fausse dans l'absolu, mais elle repose sur des fondations qui ne tiennent pas l'examen critique.
Le problème de fond : SWR a besoin de données qu'il ne peut pas avoir
Le taux de retrait sans risque (Safe Withdrawal Rate, SWR) fonctionne par simulation historique. On teste toutes les fenêtres de retraite possibles dans l'histoire, on identifie le pire scénario, et on fixe le taux de retrait pour qu'il survive même à ce worst case. C'est rigoureux. C'est aussi là que le problème commence.
Pour couvrir une retraite de 30 ans avec des fenêtres de simulation statistiquement significatives, il faut des données sur de très nombreuses décennies. La Trinity Study originale utilise 70 ans. Si on rallonge la durée de la retraite (ce qui est nécessaire en cas de FIRE précoce), on doit élargir encore la base de données. C'est ce que font les études sérieuses comme celle d'ERN, qui remontent jusqu'à 1871 et qui concluent d'ailleurs qu'un taux de retrait fixe de 4% est généralement trop élevé pour des retraites allant au-delà de 30 ans.
Ce qui est surprenant, c'est que le père de la règle des 4%, Bill Bengen, va dans l'autre sens. Il a publié en 2025 "A Richer Retirement: Supercharging the 4% Rule to Spend More and Enjoy More", dans lequel il fait passer le taux de retrait sûr à 4.7% (pour 30 ans). Tyler, de portfoliocharts, arrive à 4.8%. Comment expliquer ces contradictions apparentes ?
C'est inhérent au fonctionnement même de la méthode SWR et de l'échantillon sur lequel on travaille. Tyler remonte "seulement" jusqu'en 1970, Bengen jusqu'en 1920 et ERN jusqu'en 1871 (ce qui est cohérent vu qu'il teste des retraites jusqu'à 60 ans). Des données différentes produisent des résultats différents. Est-ce à dire que les séries de données plus longues utilisées par ERN sont plus correctes que celles utilisées par Bengen et Tyler ? Pas forcément. Les données depuis 1871 ne forment pas un ensemble cohérent. Elles traversent des régimes économiques radicalement différents :
- L'étalon-or strict (avant 1971), où les banques centrales n'avaient pas la latitude monétaire d'aujourd'hui
- Les deux guerres mondiales et leurs reconstructions
- La répression financière des années 40-50, où les rendements obligataires étaient administrés
- L'hyperinflation des années 70
- L'ère post-Bretton Woods, les politiques de QE, l'émergence des ETF, le trading en ligne
Comme le disait Keynes : « Sur le long terme, nous sommes tous morts. » Et c'est précisément le problème de SWR : il a besoin du très long terme pour fonctionner, mais ce très long terme est peuplé de réalités économiques qui n'ont plus grand-chose à voir avec le monde dans lequel un rentier FIRE va évoluer aujourd'hui.
Utiliser des données de 1871 pour piloter un portefeuille en 2025, c'est comme utiliser les accidents de calèche pour calculer la sécurité d'une Tesla. Les données existent, elles sont mesurables, mais elles ne décrivent pas le même monde.
La rigidité des retraits : une fausse sécurité
L'autre problème majeur de SWR, c'est son architecture même. Les retraits sont fixes (ajustés à l'inflation, mais fixes). Cette rigidité a une conséquence directe : pour garantir la survie du portefeuille dans le pire scénario historique, le taux de retrait doit être extrêmement conservateur.
Résultat : dans la grande majorité des scénarios historiques, le portefeuille ne survit pas, il explose. Les simulations montrent régulièrement des portefeuilles qui finissent avec 5, 10, voire 20 fois leur valeur initiale après 30 ans de retraits. SWR génère des héritiers fortunés.
Un rentier qui s'appauvrit par excès de prudence rate l'essentiel : profiter de ce qu'il a construit. B. Bengen l'a lui-même reconnu. Dans son livre précité il propose un portefeuille actualisé affichant un taux de retrait de 4.7%, aveu implicite que sa règle originale était trop conservatrice. J'en fais l'analyse complète dans cet article.
L'or, victime collatérale d'un biais méthodologique
Ce biais temporel a des victimes concrètes. L'or en est la plus illustrative.
Certaines analyses de référence dans la communauté FIRE déconseillent l'or, en s'appuyant sur des backtests remontant à 1870. Elles montrent que l'or améliore peu ou pas le taux de retrait sans risque. Conclusion : l'or n'a pas sa place.
Mais avant 1971, l'or n'était pas un actif de marché. C'était un prix administré : fixé à $35/oz par le Gold Reserve Act de Roosevelt en 1934, puis codifié à l'échelle internationale par les accords de Bretton Woods en 1944. Sa « performance » sur cette période reflète une décision politique. Inclure ces données dans un backtest, c'est polluer l'analyse avec des données qui ne mesurent pas ce qu'on croit mesurer.
| Période | Statut de l'or | CAGR réel |
|---|---|---|
| 1934–1971 | Prix administré ($35/oz fixe) | ~-2.9% |
| 1972–2026 | Actif de marché libre | +4.98% |

Depuis 1971, quand Nixon a rompu la convertibilité du dollar en or et libéré le métal jaune aux forces du marché, le tableau est radicalement différent. Sur la période janvier 1972 – février 2026, le CAGR nominal de l'or atteint 9.07% en USD, contre 10.84% pour le marché actions américain. En termes réels (ajustés à l'inflation), l'or délivre 4.98% annualisé contre 6.68% pour les actions, ce qui rejoint les données de Jeremy Siegel sur la période post-1971. La différence existe : les actions restent supérieures sur le long terme (ce qui est logique puisque les entreprises créent de la valeur). Toutefois, l'or n'est plus l'actif stérile que décrivent les backtests longue durée.
| Actif | CAGR nominal | CAGR réel |
|---|---|---|
| Or | 9.07% | 4.98% |
| Actions US | 10.84% | 6.68% |
Et surtout, au-delà de la performance absolue de l'or, c'est sa corrélation avec les autres classes d'actifs qui justifie sa présence dans un portefeuille.
Les données qui changent tout : corrélation quasi nulle
Sur la période janvier 1978 – février 2026, les corrélations mensuelles de l'or sont sans appel :
- Or vs actions américaines : 0.05
- Or vs obligations long terme : 0.09
Ces chiffres signifient que l'or évolue de manière quasi totalement indépendante des deux grandes classes d'actifs traditionnelles. C'est ce que montrent 48 ans de données de marché réel, post-Nixon, donc dans le régime monétaire qui est le nôtre aujourd'hui.
Un actif avec une corrélation de 0.05 avec les actions permet d'absorber les crises. Quand les marchés actions s'effondrent, l'or ne chute pas avec eux. Quand l'inflation ronge les obligations, l'or tient. C'est exactement le profil dont un portefeuille de rentier a besoin pour traverser les séquences de rendements défavorables, ce fameux risque de séquence qui est le vrai ennemi d'une retraite longue.
Est-ce que l'or est survalorisé aujourd'hui ? La question mérite d'être posée autrement. Le ratio S&P 500/or mesure combien d'onces d'or il faut pour acheter l'indice : il permet de situer la valorisation relative des deux actifs sur longue période. En mai 2026, ce ratio se situe autour de 1,57x. C'est loin des extrêmes historiques dans les deux sens :
| Période | Ratio S&P 500/or | Contexte |
|---|---|---|
| Pic 2000 | ~5.5x | Bulle technologique, or délaissé |
| Pic 1965-1968 | ~5.0x | Boom économique d'après-guerre |
| Creux 1980 | ~0.15x | Pic de l'or, stagflation |
| Creux 2011 | ~0.65x | Post-crise financière |
| Mai 2026 | ~1.57x | Zone médiane historique |
Actions et or sont tous les deux chers, mais c'est vrai de la quasi-totalité des classes d'actifs dans l'environnement actuel. La vraie question n'est pas la valorisation absolue, c'est l'équilibre du portefeuille.
Ce que tout cela implique pour un rentier réel
SWR a un problème de nature : il est conçu pour le pire cas historique sur des données qui ne forment pas un ensemble cohérent, et il impose des retraits rigides qui ne s'adaptent pas à la réalité des marchés ni à la réalité de la vie d'un rentier. Une mauvaise année de marché ne signifie pas qu'on doit retirer autant qu'une bonne année. Un rentier qui a des dépenses variables (et c'est le cas de tous) n'a pas besoin d'un pilote automatique aveugle.
Une partie de la communauté FIRE commence à questionner SWR au profit d'approches adaptatives. La plus rigoureuse d'entre elles, à mon sens, est VPW (Variable Percentage Withdrawal). Plutôt que de fixer un montant de retrait et de prier pour que le portefeuille survive, VPW calcule chaque année le retrait optimal en fonction de la valeur réelle du portefeuille, de l'horizon de vie restant et des rendements attendus.
Le résultat : des retraits qui s'ajustent automatiquement à la hausse quand les marchés sont bons, à la baisse quand ils sont difficiles, exactement comme le ferait n'importe quel gérant de patrimoine sensé. VPW augmente automatiquement les retraits au fur et à mesure que l'horizon se raccourcit : vous profitez davantage de votre capital quand vous en avez encore le temps, plutôt que de le léguer involontairement.
J'ai détaillé le fonctionnement de VPW et son implémentation pratique dans un article dédié : VPW : la méthode de retrait adaptative que j'utilise en retraite. Si la critique de SWR vous a convaincu qu'il existe une meilleure façon de piloter un portefeuille de rentier, c'est la suite logique de cette lecture.
Questions fréquentes sur la règle des 4%
Qu'est-ce que la règle des 4% ?
La règle des 4% (ou règle des 4%, SWR) stipule qu'un retraité peut retirer 4% de son portefeuille initial chaque année, ajusté à l'inflation, sans épuiser son capital sur une période de 30 ans. Elle est issue de la Trinity Study de 1998, basée sur des données historiques de marchés américains. Elle est souvent citée comme référence dans la communauté FIRE (Financial Independence, Retire Early).
Pourquoi la règle des 4% est-elle critiquée ?
La règle des 4% repose sur des données historiques couvrant 150 ans de régimes économiques très différents (étalon-or, guerres mondiales, inflation des années 70, ère post-Bretton Woods). Elle impose des retraits rigides qui ne s'adaptent pas à la réalité des marchés. Dans la plupart des scénarios historiques, elle laisse un portefeuille largement excédentaire à la fin de la retraite, signe d'une prudence excessive qui prive le rentier de capital utilisable. Elle est également inadaptée aux retraites longues typiques du FIRE (40-50 ans).
Quelle est l'alternative à la règle des 4% ?
La principale alternative rigoureuse est VPW (Variable Percentage Withdrawal), ou retrait à pourcentage variable. Plutôt qu'un montant fixe, VPW calcule chaque année le retrait optimal en fonction de la valeur réelle du portefeuille, de l'horizon de vie restant et des rendements attendus. Les retraits augmentent lors des bonnes années de marché et diminuent lors des mauvaises, ce qui évite à la fois l'épuisement prématuré et l'accumulation involontaire.
L'or a-t-il sa place dans un portefeuille de rentier FIRE ?
Oui, depuis 1971 et la fin du système de Bretton Woods. Sur la période janvier 1978 – février 2026, la corrélation mensuelle de l'or avec les actions américaines est de 0.05 et de 0.09 avec les obligations long terme, soit une quasi-indépendance totale. En termes de performance, sur janvier 1972 – février 2026, l'or délivre un CAGR réel de 4.98% contre 6.68% pour les actions, loin de l'actif stérile que décrivent les backtests longue durée. Cette propriété de diversification combinée à un rendement réel positif fait de l'or un amortisseur efficace du risque de séquence de rendements, qui est le principal danger pour un rentier en phase de décaissement. Les analyses qui déconseillent l'or se basent souvent sur des données antérieures à 1971, période pendant laquelle l'or était un prix administré, non un actif de marché libre.
Qu'est-ce que le risque de séquence de rendements ?
Le risque de séquence est le danger que de mauvais rendements surviennent en début de retraite, quand le portefeuille est à son maximum et que les retraits sont les plus impactants. Contrairement à la phase d'accumulation où les baisses permettent d'acheter moins cher, en phase de décaissement les baisses forcent à vendre plus de parts pour maintenir le même revenu. Un portefeuille suffisamment endommagé en début de retraite peut ne jamais se remettre même si les marchés rebondissent ensuite.
Sources et données
- Jeremy Siegel, Stocks for the Long Run (6e éd., 2022) — données de performance des classes d'actifs depuis 1801 ; mise à jour 2025 via WisdomTree — Jeremy Schwartz, janvier 2026
- Trinity Study (Philip L. Cooley, Carl M. Hubbard and Daniel T. Walz, 1998)
- Safe Withdrawal Rates: A Guide for Early Retirees (ERN)
- Richer Retirement Portfolio (portfoliocharts.com)
- Robert Shiller, Yale — séries historiques actions US et inflation depuis 1871 : shillerdata.com
- CAGR nominal et réel or/actions (janv. 1972 – févr. 2026) : portfoliovisualizer.com
- Corrélations mensuelles or/actions/obligations (janv. 1978 – févr. 2026) : portfoliovisualizer.com
- Ratio S&P 500/or — historique long terme : macrotrends.net
- Richer Retirement Portfolio — backtest et SWR : dividendes.ch — Portefeuille Richer Retirement de William Bengen
- VPW — méthode de retrait adaptative : dividendes.ch — VPW
- Bengen, W. (2025). A Richer Retirement: Supercharging the 4% Rule to Spend More and Enjoy More.
En savoir plus sur dividendes
Subscribe to get the latest posts sent to your email.