PER suisse : les actions bon marché battent le marché (backtest)

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Dernière mise à jour : janvier 2026

J'inaugure une nouvelle série d'articles consacrée aux facteurs micro et macro-économiques qui influencent le cours des actions. J'ai déjà évoqué sur ce site, ainsi que dans mon ouvrage, bon nombre d'entre eux : ratios de valorisation (P/E, P/B, P/S, P/FCF, EBITDA/EV, FCF/EV, Yield, Value Composite), ratios qualitatifs (ROE, ROA, ROIC, profitabilité, score de Piotroski), (il)liquidité des actifs, taille de l'entreprise, momentum, taux de chômage, volatilité, etc.

Analyse comparative du Price-Earnings Ratio sur le marché suisse : les actions à faible PER génèrent 11.36% de rendement annuel contre 3.42% pour les PER élevés, backtest 2004-2024

Cette série s'inspire directement de l'ouvrage de référence "What Works on Wall Street" de James O'Shaughnessy. L'auteur y évalue l'impact de divers indicateurs sur la performance des actions. Ce qui marche à Wall Street fonctionne-t-il pareillement chez nous ? C'est ce que nous allons voir en commençant par le ratio boursier le plus connu.

Qu'est-ce que le Price-Earnings Ratio ?

Pour ceux qui débarqueraient d'une autre planète ou ceux déjà touchés par Alzheimer, le PER équivaut au cours de l'action divisé par le bénéfice par action. À priori, ça paraît simple, mais quand on s'y met, ça devient vite sujet à interprétation.

Le bénéfice, oui, mais sur quelle période ? Celui du dernier semestre, celui des douze derniers mois ou celui de la dernière année fiscale complète ? Les bénéfices peuvent par ailleurs être facilement trafiqués par toutes sortes d'artifices comptables. Si on ne prête pas attention aux petites notes de bas de page, on peut vite se faire avoir à cause des éléments extraordinaires.

Méthodologie du backtest

Pour mes backtests, je m'appuie sur le bénéfice par action communiqué au semestre le plus récent (annualisé), hors éléments extraordinaires. Ceci permet de gommer ce qui n'est pas récurrent dans la société. J'ai choisi le semestre le plus récent car il donne des résultats légèrement plus probants que les douze derniers mois, même si la différence n'est pas significative.

Les actions ont été classées du PER le plus élevé (les plus chères) au PER le plus faible (les moins chères), puis réparties en quintiles. Le processus a été reconduit tous les douze mois de 2004 à 2024 et la performance de chaque quintile analysée. J'ai aussi testé un rééquilibrage semestriel aligné sur les résultats semestriels, mais le résultat était légèrement inférieur.

Résultats par segment de marché

Marché global suisse

Bonne nouvelle : l'investissement dans la valeur n'est pas encore mort en Suisse. Même avec un ratio basique et connu comme le PER, on obtient des résultats très intéressants.

Le 1er quintile, qui comporte les actions les plus chères (PER le plus élevé), a très nettement sous-performé par rapport aux autres quintiles. La rentabilité annuelle de 3.42% y est plus de deux fois inférieure à l'ensemble du marché helvétique (8.47%).

Dès le 3ème quintile, la rentabilité dépasse celle du marché. Ceci nous indique qu'on parvient déjà à battre le marché rien qu'en évitant les titres les plus chers.

Le dernier quintile affiche une très jolie rentabilité annuelle de 11.36%. C'est franchement pas mal du tout pour une stratégie aussi simple. Surtout qu'elle ne doit rien au hasard. Il existe une relation inverse étroite entre le PER d'une action et sa performance. Plus on monte dans les quintiles (plus le titre est bon marché), plus la rentabilité progresse.

Le paradoxe des attentes

En théorie, les politiques de l'argent facile suivies par les banques centrales depuis 2008 (dont la BNS avec ses taux négatifs) auraient dû faire affluer les capitaux vers les titres de croissance, au détriment de ceux de valeur. Pourtant, malgré ceci, cette stratégie a très bien fonctionné durant toute la période de backtest.

Un PER faible signifie que le marché s'attend à une maigre croissance des bénéfices futurs, tandis qu'un PER élevé traduit l'espoir d'une forte progression. Toutefois, on constate que les titres dont personne n'attend rien réussissent beaucoup mieux que ceux qui sont très prisés.

Cela peut paraître paradoxal. C'est pourtant logique avec un prisme "valeur". Quand on n'espère pas grand-chose, on se contente de ce que l'on a, soit la valeur actuelle. Tout ce qui va au-delà constitue une heureuse surprise qui se traduit immédiatement positivement sur le cours. À l'inverse, quand on attend beaucoup, les chances d'être déçu sont significatives. Même un très bon résultat peut constituer une mauvaise surprise s'il est inférieur aux attentes. Les titres de croissance (PER élevés) sont ainsi régulièrement sanctionnés par le marché, même en publiant de juteux bénéfices, juste parce que ceux-ci sont inférieurs aux estimations des analystes.

Comparaison au sein des industries

On conseille souvent de comparer les ratios tels que le PER avec des entreprises similaires de la même industrie. Différents facteurs propres à l'activité (structure du capital, rentabilité, profitabilité) sont en effet influencés par le domaine d'activité et influencent à leur tour le PER.

Si on effectue un backtest en répartissant les entreprises dans les quintiles en fonction de leur PER par rapport aux autres entreprises de la même industrie, on obtient effectivement un résultat encore meilleur pour le 5ème quintile.

Toutefois, la progression à travers les quintiles est moins claire et régulière. Le premier quintile n'affiche presque aucune différence par rapport au deuxième. Il n'est même pas si éloigné du quatrième. Ceci peut s'expliquer par la relative étroitesse du marché helvétique. En ciblant les industries, on tombe sur des échantillons encore plus petits qui peuvent fausser en partie les résultats.

Grandes et moyennes capitalisations

Qu'en est-il si on se focalise sur les entreprises de grosse et moyenne capitalisation ? On retrouve curieusement quelque chose d'assez proche du marché global et de la comparaison au sein des industries. Le pic est encore plus marqué pour le 3ème quintile. Il dépasse même celui des PER les plus bas.

Cela semble le bordel à priori, mais la raison est simple. Comme avec les industries, le nombre de big et mid-caps est relativement faible en Suisse. Chaque quintile ne compte donc qu'une dizaine de sociétés. Il suffit que quelques-unes aient affiché une performance exceptionnelle, ou à l'inverse désastreuse, pour brouiller les pistes.

Conclusion pour les big et mid-caps helvétiques : les actions avec des PER plus bas surperforment par rapport à celles avec des PER plus élevés, mais la taille d'échantillon limite la robustesse de l'analyse.

Petites capitalisations

Le résultat est bien plus net avec les small, micro et nano-caps, qui sont beaucoup plus nombreuses. On retrouve ici une progression régulière à travers les quintiles, qui donne plus de robustesse au backtest.

La pente est encore plus prononcée, avec un 1er quintile bien moins performant et à l'inverse un 5ème quintile qui affiche une très jolie performance annuelle de 12.61%. Là aussi, c'est remarquable pour une stratégie aussi simple.

On remarque que ce n'est pas l'effet de taille des entreprises (leur capitalisation) qui explique ce phénomène, parce que l'univers des petites capitalisations helvétiques n'a performé "que" de 8.37% durant cette période.

Synthèse des résultats

Voici un récapitulatif des performances annuelles moyennes par quintile selon les segments :

SegmentQ1 (cher)Q5 (bon marché)Marché
Marché global3.42%11.36%8.47%
IndustriesPerformance moyenneMeilleure performance-
Big/Mid-capsPerformance mauvaiseBonne performance-
Small-capsPerformance très mauvaise12.61%8.37%

La tendance est claire : les actions bon marché (faible PER) surperforment systématiquement les actions chères (PER élevé), et cette surperformance est particulièrement marquée sur les petites capitalisations.

L'investissement value résiste au temps

On aurait pu croire qu'une approche aussi basique ne fonctionnerait plus. Un marché efficient est supposé intégrer ce genre de choses. Pourtant, on constate qu'utiliser un ratio aussi simple que le PER permet de battre le marché de manière assez nette.

L'avènement d'Internet et la sophistication croissante de la finance durant ces vingt dernières années n'y ont rien changé. Il y a fort à parier que l'IA n'y changera rien non plus. Il faut dire qu'il n'y a pas besoin d'une intelligence très affûtée, qu'elle soit humaine ou artificielle, pour suivre cette stratégie.

La vraie difficulté réside ailleurs : dans la discipline psychologique nécessaire pour acheter ce que personne ne veut et vendre ce que tout le monde s'arrache. C'est cette dimension comportementale qui explique probablement la persistance de l'anomalie value malgré sa large documentation.

Questions fréquentes

Pourquoi les actions à faible PER surperforment-elles ?

Trois raisons principales : (1) les attentes du marché sont basses, donc toute surprise positive impacte fortement le cours, (2) les titres de croissance (PER élevé) sont régulièrement sanctionnés même avec de bons résultats s'ils déçoivent les attentes, (3) le marché a tendance à sur-réagir aux mauvaises nouvelles, créant des opportunités d'achat pour les investisseurs patients.

Quel PER utiliser : TTM, semestriel ou annuel ?

Pour ce backtest, j'utilise le bénéfice semestriel le plus récent annualisé, hors éléments extraordinaires. Cette approche donne des résultats légèrement meilleurs que les 12 derniers mois glissants (TTM). L'important est d'exclure les éléments extraordinaires pour éviter les distorsions comptables.

Cette stratégie fonctionne-t-elle aussi sur les big caps ?

Oui, mais de façon moins prononcée. Sur les big et mid-caps, les PER faibles surperforment, mais la progression n'est pas aussi régulière que sur les small-caps. La taille d'échantillon réduite (environ 10 sociétés par quintile) limite la robustesse statistique des résultats.

Faut-il comparer le PER au sein de l'industrie ou au marché global ?

Les deux approches fonctionnent. La comparaison intra-industrie donne un résultat légèrement meilleur pour le quintile le plus attractif, mais la progression à travers les quintiles est moins régulière. Pour le marché suisse, relativement étroit, la comparaison au marché global offre plus de robustesse statistique.

Cette stratégie a-t-elle fonctionné pendant la période des taux négatifs ?

Oui, c'est justement remarquable. Malgré les politiques monétaires ultra-accommodantes de la BNS (taux négatifs) qui auraient dû favoriser les titres de croissance, la stratégie value a surperformé sur toute la période 2004-2024. Cela suggère que le facteur value transcende les cycles monétaires.

Peut-on améliorer ces résultats en combinant le PER avec d'autres facteurs ?

Absolument. Cette série d'articles explore justement différents facteurs (rendement en dividendes, croissance, qualité). Les prochains articles montreront comment la combinaison de plusieurs facteurs peut significativement améliorer les résultats. Spoiler : les dividendes modérés et croissants font encore mieux que le PER seul.

Conclusion

Le backtest 2004-2024 démontre clairement que l'investissement value fonctionne en Suisse. Les actions à faible PER génèrent 11.36% annuel contre 8.47% pour le marché global, soit une surperformance de 34% sur la période. Cette anomalie persiste malgré l'efficience croissante des marchés et la sophistication des outils d'analyse.

La stratégie est particulièrement efficace sur les petites capitalisations (12.61% annuel) où la taille d'échantillon permet une analyse statistiquement robuste. Pour les grandes capitalisations, bien que la tendance soit confirmée, la faible taille d'échantillon impose une certaine prudence dans l'interprétation.

Qu'en est-il en France ? Nous verrons ceci dans notre prochain article.

Sources et données

Les données utilisées pour ce backtest proviennent de FactSet (données financières et cours boursiers des sociétés suisses, période 2004-2024).

Référence bibliographique : What Works on Wall Street de James O'Shaughnessy, ouvrage de référence sur l'analyse quantitative des facteurs de performance boursière.

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