William Bengen est une légende dans le monde de la retraite financière. En 1994, cet ingénieur de formation diplômé du MIT a publié une étude qui allait changer la vie de millions de futurs retraités : la désormais
célèbre règle des 4%. L'idée est simple : un retraité peut retirer 4% de son portefeuille chaque année, ajusté à l'inflation, sans risquer de manquer d'argent sur 30 ans. Trente ans plus tard, Bengen remet l'ouvrage sur le métier. Son nouveau livre, A Richer Retirement: Supercharging the 4% Rule to Spend More and Enjoy More (2025), propose un portefeuille actualisé : le Richer Retirement Portfolio. Conclusion ? La règle des 4% était trop pessimiste.

Mais attention : une performance annualisée de 3,53% en CHF sur 25 ans, est-ce vraiment suffisant pour crier victoire ? C'est la question que nous allons explorer dans cet article, avec un backtest complet, une analyse critique de l'allocation, et une réponse au paradoxe apparent de ce portefeuille.
William Bengen et la règle des 4% : retour aux sources
En 1994, Bengen étudie les données historiques des marchés américains depuis 1926 et parvient à une conclusion qui surprend le monde financier : un portefeuille composé d'actions américaines et d'obligations à moyen terme peut soutenir un taux de retrait annuel de 4,15% pendant au moins 30 ans, même dans les pires conditions de marché jamais observées. Par souci de prudence, il arrondit à 4,1%, puis le grand public simplifie encore à 4%.
Ce que l'on oublie souvent, c'est que Bengen lui-même a toujours été le premier à souligner les limites de sa propre règle. Son étude originale ne portait que sur deux actifs — des actions américaines de grandes capitalisations et des obligations du Trésor à moyen terme. Comme il le dit lui-même : deux actifs constituent à peine le type de portefeuille bien diversifié construit par la plupart des conseillers, mais cela m'a permis d'obtenir des résultats préliminaires sans me noyer dans la complexité.
Trente ans plus tard, avec beaucoup plus de données à disposition, il décide de corriger le tir.
L'allocation du Richer Retirement Portfolio
Le Richer Retirement Portfolio est une évolution du classique portefeuille 60/40. Bengen conserve la structure de base — une majorité d'obligations pour stabiliser, des actions pour la croissance — mais subdivise la poche actions en plusieurs segments de capitalisation, et ajoute une composante internationale.
| ETF | Classe d'actifs | Pondération |
|---|---|---|
| IEF (iShares 7-10 Year Treasury) | Obligations moyen terme | 40% |
| IJR (iShares Core S&P Small Cap) | Small Caps US | 11% |
| IWC (iShares Micro-Cap) | Micro Caps US | 11% |
| IWR (iShares Russell Midcap) | Mid Caps US | 11% |
| EFA (iShares MSCI EAFE) | Actions internationales | 11% |
| SPY (SPDR S&P 500) | Large Caps US | 11% |
| SHV (iShares Short Treasury) | Bons du Trésor court terme | 5% |
La logique est claire : en accordant une part égale à chaque segment de capitalisation (large, mid, small, micro caps), Bengen cherche à capter la prime de taille documentée par les Prix Nobel Fama et French — les petites capitalisations surperforment structurellement les grandes sur le long terme. En pratique, les pondérations originales de Bengen sont 11% pour chaque catégorie (large cap, mid cap, small cap, micro cap), ce que Tyler de portfoliocharts.com a simplifié en regroupant large+mid d'un côté et small+micro de l'autre, faute de données historiques suffisantes sur les micro caps.
Pour mon backtest, j'ai utilisé les ETFs avec les pondérations préconisées par Bengen, en monnaie de base CHF, avec un rééquilibrage annuel et sans frais de transaction (car ils sont marginaux).
Backtest 2001-2026 en CHF : les résultats
Période d'analyse : du 17 août 2001 au 27 février 2026, soit près de 25 ans. Benchmark : S&P 500 (SPY).
| Indicateur | Richer Retirement | S&P 500 |
|---|---|---|
| Performance totale | 134,23% | 325,57% |
| CAGR (annualisé) | 3,53% | 6,08% |
| Drawdown maximum | -38,24% | -57,06% |
| Ratio de Sharpe | 0,24 | 0,37 |
| Corrélation avec S&P 500 | 0,90 | — |
Ces chiffres sont obtenus en CHF, ce qui explique l'écart avec les données de Tyler (en USD). L'appréciation du franc suisse sur la période pénalise mécaniquement tout portefeuille libellé en actifs étrangers. Tyler obtient un CAGR légèrement supérieur en dollars, ce qui est cohérent.
En dehors de l'effet de change, la performance reste modeste. Voyons pourquoi.
Le paradoxe des small et micro caps : pourquoi ça ne marche pas via ETF
Sur le papier, inclure des small caps, des mid caps et des micro caps devrait booster la performance, conformément aux travaux de Fama et French. Dans la pratique, les résultats sont décevants. La raison principale ? Les ETFs sont structurellement inadaptés aux petites capitalisations.
Voici ce que l'on observe concrètement :
Premièrement, les ETFs de micro caps comme IWC gèrent des masses d'argent considérables. Lorsqu'ils achètent ou vendent des titres de micro caps, ils impactent directement le cours par manque de liquidité. Leurs coûts de transaction réels sont donc bien supérieurs à ce que le TER affiché, déjà assez élevé (0,60%), laisse entendre.
Deuxièmement, et c'est plus grave, ces ETFs ne sont pas vraiment des ETFs de micro caps. La masse sous gestion les oblige à diluer leur exposition en achetant des entreprises de taille supérieure. IWC comporte de nombreuses small caps, voire des mid caps. Les ETFs de small cap value font de même — certains incluent même des positions significatives en large caps. La catégorie "micro cap" devient un label marketing plus qu'une réalité.
Troisièmement, depuis l'avènement des ETFs dans les années 1990, la part de marché des micro caps en termes de capitalisation boursière a été divisée par deux. Les ETFs à gestion passive, en concentrant les flux vers les grandes capitalisations, ont structurellement avantagé ces dernières au détriment des petites.
Le résultat est sans appel. Sur la période 2004-2024, IWC (Russell Micro) affiche un CAGR de seulement 4,76% contre 8,63% pour le S&P 500 (SPY). C'est l'inverse de ce que prédit la théorie de Fama et French. Mais ce n'est pas Fama et French qui ont tort — ce sont les ETFs qui ne parviennent pas à capturer la prime de taille.
En revanche, lorsqu'on sélectionne des micro caps directement en appliquant des critères qualitatifs simples (ROE positif, score de Piotroski supérieur à 7, croissance des bénéfices positive), les résultats s'inversent complètement : CAGR de 13,41% pour les micro caps de qualité, et même 16,15% en ajoutant un critère de valeur. Soit près du double du marché.
Ce paradoxe explique en grande partie la sous-performance du Richer Retirement Portfolio : ses composantes small et micro caps ne font pas ce qu'elles sont censées faire, bridées qu'elles sont par les contraintes structurelles des ETFs.
L'autre problème : la corrélation élevée entre les composantes actions
En regardant la matrice de corrélation des ETFs du portefeuille, un autre problème saute aux yeux :
| IJR | IWC | IWR | SPY | |
|---|---|---|---|---|
| IJR (Small Cap) | — | 0,96 | 0,94 | 0,90 |
| IWC (Micro Cap) | 0,96 | — | 0,91 | 0,85 |
| IWR (Mid Cap) | 0,94 | 0,91 | — | 0,95 |
| SPY (Large Cap) | 0,90 | 0,85 | 0,95 | — |
Des corrélations de 0,91 à 0,96 entre les différentes tailles de capitalisation américaines, c'est extrêmement élevé. En pratique, IJR, IWC, IWR et SPY se comportent presque comme un seul actif. La diversification par capitalisation n'apporte quasiment rien en termes de réduction du risque — tout monte et descend ensemble.
Là où la vraie diversification apparaît, c'est avec les micro caps sélectionnées directement (corrélation de 0,66 avec le SPY), ou avec des actifs décorrélés comme l'or ou les obligations. Le Richer Retirement Portfolio, en restant dans l'univers des actions américaines indicielles pour 44% de son allocation, rate une grande partie du bénéfice de diversification qu'il cherche à atteindre.
Alors pourquoi le SWR dépasse-t-il les 4% ?
C'est là que réside le vrai intérêt de ce portefeuille, et c'est aussi ce qui confirme la thèse centrale de Bengen.
Tyler de portfoliocharts.com calcule un SWR de 4,8% sur 30 ans pour le Richer Retirement Portfolio. Bengen lui-même arrive à 4,7%. Malgré un CAGR modeste de 3,53% en CHF et un ratio de Sharpe de 0,24, le taux de retrait sûr dépasse confortablement les 4%.
Comment expliquer ce paradoxe ? La réponse tient en un mot : drawdown. Le Richer Retirement Portfolio limite le drawdown maximum à -38,24%, contre -57,06% pour le S&P 500 pur. Pour un retraité, c'est ce qui compte vraiment. Une chute de 57% en début de retraite, combinée à des retraits réguliers, peut épuiser un portefeuille définitivement — c'est ce que l'on appelle le sequence of returns risk. Un portefeuille qui chute moins, même s'il performe moins en absolu, permet des retraits plus stables parce qu'il préserve mieux le capital dans les mauvaises périodes.
C'est précisément ce que la poche obligataire de 40% accomplit : elle amortit les chocs, au prix d'une performance globale réduite.
Et c'est là que je retrouve ma propre conclusion, exprimée depuis pas mal de temps sur ce blog : la règle des 4% crée des héritiers riches. Un retraité qui applique strictement cette règle laissera statistiquement un capital substantiel à sa mort. Bengen le dit lui-même, avec un SWR relevé désormais à 4,7-4,8%, la règle originale était déjà trop conservatrice. Le vrai problème n'est pas de manquer d'argent — c'est de mourir en ayant trop épargné.
C'est exactement pour cette raison que des approches plus dynamiques comme le VPW (Variable Percentage Withdrawal) méritent l'attention. Plutôt que d'appliquer un taux fixe calculé une fois pour toutes au moment du départ à la retraite, VPW recalcule chaque année le pourcentage à retirer en fonction de votre âge et de l'allocation réelle de votre portefeuille. Résultat : vous retirez davantage quand les marchés performent et quand votre horizon se raccourcit, sans jamais risquer l'épuisement du capital. Une façon beaucoup plus intelligente d'exploiter un SWR élevé comme celui du Richer Retirement Portfolio.
Ce portefeuille est-il fait pour vous ?
Le Richer Retirement Portfolio s'adresse à un profil très spécifique : le retraité qui cherche avant tout la sécurité des retraits plutôt que la performance absolue. Si votre objectif est de maximiser votre capital sur 25 ans, ce portefeuille n'est pas optimal. Si votre objectif est de pouvoir dormir tranquille pendant 30 ans de retraite en sachant que vos retraits sont couverts dans tous les scénarios historiques connus, il mérite attention.
Pour les investisseurs en phase d'accumulation ou ceux qui, comme moi, défendent une approche quantitative sur les petites et micro capitalisations, l'allocation sous-performe clairement son potentiel théorique à cause des limitations des ETFs. La prime de taille de Fama et French existe — mais pour en bénéficier réellement, il faut sélectionner des titres individuels, pas des fonds indiciels.
Peut-on faire mieux ? Comparaison avec le Portefeuille Permanent 2.x
Pour mettre les performances du Richer Retirement Portfolio en perspective, il est instructif de le comparer avec le Portefeuille Permanent 2.x sur la période commune disponible (depuis avril 2011) :
| Indicateur | Richer Retirement | PP 2.x |
|---|---|---|
| CAGR | 6,5% | 10,8% |
| Ratio de Sharpe | 0,63 | 1,15 |
| Drawdown maximum | -24,4% | -21,6% |
Le résultat est sans ambiguïté : le PP 2.x domine le Richer Retirement Portfolio sur tous les critères simultanément — rendement supérieur, meilleur ratio de Sharpe, et drawdown plus faible. Ce n'est pas un arbitrage rendement/risque classique où l'on gagne d'un côté ce que l'on perd de l'autre. C'est ce que l'on appelle une dominance au sens de Pareto. Notons toutefois que cette comparaison porte sur une période différente du backtest principal de l'article (depuis 2011 vs 2001).
Conclusion : une évolution bienvenue, mais incomplète
Le Richer Retirement Portfolio représente un progrès réel par rapport à la règle des 4% originale. En diversifiant la poche actions par taille de capitalisation et en intégrant une composante internationale, Bengen démontre que des ajustements simples permettent d'améliorer le SWR de manière significative. Sa démarche intellectuelle — remettre en question ses propres hypothèses 30 ans plus tard — est exemplaire et rare dans le monde de la finance.
Pourtant, le potentiel du portefeuille reste bridé par les limitations structurelles des ETFs sur les petites et micro capitalisations. Pour libérer pleinement la prime de taille documentée par Fama et French, la sélection directe de titres s'avère indispensable.
Pour finir, retenons l'essentiel du message de Bengen : la retraite n'est pas une équation d'austérité maximale. Avec une allocation intelligente et une gestion dynamique, il est tout à fait possible de dépenser plus en retraite tout en restant dans des limites sûres. C'est une leçon que beaucoup d'épargnants auraient intérêt à intégrer.
Bibliographie
- Bengen, W. (2025). A Richer Retirement: Supercharging the 4% Rule to Spend More and Enjoy More.
- Tyler, portfoliocharts.com. Richer Retirement Portfolio (2026)
- Tyler, portfoliocharts.com. Sail to a Good Life With the Richer Retirement Portfolio (2026)
- Fama, E. & French, K. (1992). The Cross-Section of Expected Stock Returns. Journal of Finance.
Questions fréquentes sur le Richer Retirement Portfolio
Qu'est-ce que le Richer Retirement Portfolio ?
C'est un portefeuille d'investissement conçu par William Bengen, le créateur de la règle des 4%. Il est composé à 40% d'obligations à moyen terme et à 55% d'actions réparties entre large caps, mid caps, small caps, micro caps américaines et actions internationales, plus 5% de bons du Trésor court terme. L'objectif est d'améliorer le taux de retrait sûr en retraite au-delà des 4% traditionnels.
Quelle est la performance du Richer Retirement Portfolio ?
Sur la période 2001-2026, le portefeuille affiche un CAGR de 3,53% en CHF (environ 5-6% en USD selon les calculs de portfoliocharts.com), avec un drawdown maximum de -38,24%. Sa performance absolue est modeste, mais son profil risque/retrait est optimisé pour la phase de retraite.
Quel est le taux de retrait sûr (SWR) du Richer Retirement Portfolio ?
Bengen calcule un SWR de 4,7% sur 30 ans. Tyler de portfoliocharts.com obtient 4,8% avec des données légèrement différentes. Ces deux chiffres dépassent confortablement la règle des 4% originale, confirmant que la diversification par taille de capitalisation améliore la robustesse des retraits.
Pourquoi les small et micro caps sous-performent-elles dans ce portefeuille ?
Les ETFs de petites capitalisations présentent des limitations structurelles importantes : coûts de transaction élevés dus au manque de liquidité, dilution de l'exposition vers des capitalisations plus grandes, et biais systémique introduit par la gestion passive depuis les années 1990. Pour capturer vraiment la prime de taille de Fama et French, la sélection directe de titres est nécessaire.
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