J'ai commencé à investir en 2000. En pleine euphorie. Mon portefeuille a ensuite été divisé par deux — pas réduit de 20%, pas corrigé de 30% : de moitié. C'était le Nasdaq qui s'effondrait de 80%, et moi qui regardais durant trois ans mes positions fondre mois après mois, convaincu que ça allait remonter. C'est la formation que j'ai reçue. Et elle colore encore aujourd'hui ma façon d'investir et tout ce que je lis dans les marchés.

Ce que cette expérience m'a donné n'est pas la capacité de prédire les crises. Personne ne le peut. Elle m'a donné quelque chose de plus utile : la capacité de reconnaître les conditions dans lesquelles les crises deviennent probables — et de rester debout quand elles arrivent. Aujourd'hui, 25 ans plus tard, certains de ces signaux clignotent à nouveau. Pas tous. Et pas de la même façon. Mais assez pour qu'on en parle sérieusement.
2000 : j'y étais
En 2000, tout le monde savait que c'était différent cette fois. Internet allait tout changer. Les règles habituelles de valorisation étaient obsolètes. Les analystes sérieux qui parlaient de PER à 100 comme d'une évidence. Les forums débordaient de certitudes. Et les chiffres semblaient leur donner raison — pendant un temps.
J'investissais dans des valeurs technologiques comme tout le monde. JDSU en faisait partie — l'un de mes pires investissements, documenté. Le Nasdaq culminait à 5'000 points. Le CAPE (Shiller PE) dépassait 44. Le ratio market cap / PIB — ce que Buffett appelle son indicateur préféré — atteignait 153%. Tout semblait justifié par la révolution en cours.
Puis la bulle a éclaté. Progressivement d'abord, puis brutalement. Le Nasdaq a perdu 80% entre mars 2000 et octobre 2002. Ce n'est pas un chiffre abstrait : c'est 10'000 CHF investis qui deviennent 2'000 CHF. Mon portefeuille a été divisé par deux (au moins). J'ai beaucoup perdu, mais j'ai aussi gagné quelque chose d'inestimable : à quoi ressemble une vraie panique de marché, de l'intérieur.
Ce que je vois en 2026
Voici les faits, sans commentaire alarmiste :
Le Shiller PE (CAPE) s'établit actuellement autour de 40. La médiane historique est à 15,76. Au-dessus de 30, on entre statistiquement en zone de danger. En 2000, au sommet de la bulle, il atteignait 44. Nous y sommes presque.
Le Buffett Indicator (capitalisation boursière totale / PIB) est aujourd'hui à 227%. Buffett lui-même le qualifie de "probablement la meilleure mesure unique de valorisation à un moment donné". En 2000, il atteignait 153%. Nous le dépassons aujourd'hui de 75 points. Ce n'est pas la même bulle quantitativement — c'est potentiellement une bulle plus grande.
Les Magnificent 7 (Apple, Microsoft, Nvidia, Alphabet, Amazon, Meta, Tesla) représentent environ 32% du S&P 500. La concentration sectorielle rappelle — toutes proportions gardées — la domination des valeurs technologiques à la fin des années 90. Une correction sur ces titres ne serait pas une correction sectorielle anodine : ce serait une correction de l'indice entier.
Et puis il y a Berkshire Hathaway. BRK accumule 330 milliards de dollars de cash. L'entreprise de Buffett, qui a traversé tous les cycles depuis les années 50, vote avec son bilan. Mais ce qui est encore plus révélateur : BRK baisse pendant que le marché explose. C'est exactement ce qui s'est passé à la fin des années 90, quand Buffett était ouvertement traité de "has-been" dépassé par la nouvelle économie.
Le graphique ci-dessous le montre sans ambiguïté : entre 1999 et 2002, BRK (en bleu) baisse pendant que le Nasdaq (en rose) s'envole puis s'effondre de 80%. Deux ans plus tard, BRK avait surperformé de façon écrasante.

Et que se passe-t-il depuis 2025 ? BRK baisse à nouveau tandis que le Nasdaq s'envole. Pur hasard ? Prime Buffett qui disparaît ? Ou est-ce que l'histoire se reproduit ? L'avenir nous le dira.

La narrative "cette fois c'est différent"
John Templeton appelait ça "les quatre mots les plus dangereux en finance" : this time it's different. Chaque grande bulle de l'histoire moderne s'est accompagnée de sa propre version :
1999 : "Internet change tout, les anciennes règles de valorisation ne s'appliquent plus."
2006 : "L'immobilier ne baisse jamais, les produits structurés ont éliminé le risque."
2026 : "L'IA va multiplier la productivité par 10, les anciennes métriques de valorisation sont obsolètes."
Il y a toujours une part de vrai dans chaque narrative. Internet a effectivement changé le monde. L'immobilier a effectivement des caractéristiques particulières. L'IA va effectivement transformer l'économie — et les Magnificent 7 sont, contrairement aux dot-com de 2000, des entreprises profitables avec des fondamentaux réels.
Mais entre "la technologie change le monde" et "donc le CAPE peut rester à 40 indéfiniment et le Buffett Indicator à 227% est la nouvelle normalité", il y a un gouffre logique que l'euphorie comble avec de la narrative. Ce gouffre, je l'ai déjà vu comblé une fois. Je sais ce qui arrive quand il se referme brutalement.
Les différences importantes — l'honnêteté intellectuelle l'exige
Ce serait trop simple — et intellectuellement malhonnête — de dire que 2026 est 2000. Ce n'est pas le cas.
Les grandes entreprises technologiques actuelles sont profitables. Nvidia, Apple, Microsoft génèrent des bénéfices réels, massifs, récurrents. En 2000, on achetait des promesses. Aujourd'hui on achète des bénéfices — à des prix très élevés, mais des bénéfices quand même.
La période actuelle ressemble en revanche davantage à un croisement entre 1999 et les années 1970. Le choc pétrolier — avec les tensions autour du détroit d'Ormuz — réintroduit un risque de stagflation que la génération buy-the-dip n'a jamais connu. Une Fed coincée entre inflation qui repart et économie qui ralentit, sans les munitions qu'elle avait en 2020. En 2017, quand j'avais déjà des réserves sur les valorisations, la Fed avait encore de la marge. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.
C'est cette combinaison — valorisations de type 1999, contexte macro de type 1973 — qui rend la situation actuelle structurellement plus complexe que les corrections récentes de 2018, 2020 ou 2022.
Ce que j'en fais concrètement
La solution n'est ni de sortir totalement du marché, ni de se ruer sur les titres technologiques. Il convient plutôt d'emprunter une voix médiane, prudente et pragmatique, en s'appuyant notamment sur des stratégies défensives.
Mon portefeuille PFD affiche +18% depuis novembre 2024, avec un drawdown maximal de -6.82%. Sur la même période, Le Nasdaq a gagné 26% (en CHF) avec un drawdown de -29%. Quant à l'action Berkshire, elle a perdu -7,61% avec un drawdown de -22%.
Le PFD cherche à profiter de la hausse tout en limitant l'exposition au risque. C'est la logique d'une approche quantitative multi-actifs conçue précisément pour offrir un meilleur ratio rendement/risque (Sharpe) dans des conditions de marché tendues.
Mais le PFD lui-même sous-performe depuis mars — et c'est normal. Aucune stratégie ne surperforme en permanence. Les leçons de 2000-2003 s'appliquent à mes propres positions :
- Diversifier les actifs et les classes d'actifs. Pas pour diluer la performance — pour ne pas être contraint de vendre au pire moment.
- Privilégier la qualité. Les entreprises solides survivent aux krachs. Les promesses ne survivent pas.
- Ne pas acheter trop cher. Le prix payé détermine le rendement futur. Toujours.
- Tenir le coup. C'est le plus difficile des quatre — une décision émotionnelle répétée, pas une règle mécanique.
- Distinguer tenir le coup et s'entêter. Réviser une thèse sur les fondamentaux, c'est de la rigueur. La réviser parce que le cours baisse, c'est de la panique.
Ce que 2000-2003 m'a donné que rien d'autre ne peut donner
Il existe une différence structurelle entre lire des livres sur les krachs et les traverser. Je ne parle pas de -20% ou de -30% comme les corrections récentes. Un vrai krach : voir son portefeuille divisé par deux, en temps réel, sans savoir où est le fond, sans savoir si ça va remonter.
Ce que ça donne : pas la capacité de prédire. Mais une immunité psychologique que les marchés haussiers prolongés ne peuvent pas construire. La capacité de lire un CAPE à 40 ou un Buffett Indicator à 227% sans paniquer — ni dans un sens ni dans l'autre. Ni "tout vendre immédiatement" ni "tout va bien, continuons". Juste : voici ce que les données disent, voici ce que l'histoire enseigne, voici comment je positionne mon portefeuille en conséquence.
Il y a une métaphore qui me plaît pour décrire la différence entre un guide qui a déjà fini l'ascension et un compagnon de cordée qui l'entreprend avec vous. Les deux peuvent être utiles. Mais quand la tempête arrive à mi-chemin, vous voulez à côté de vous quelqu'un qui sait déjà à quoi ressemble une tempête en montagne — pas quelqu'un qui l'a seulement lue dans un guide.
C'est ce que 2000-2003 m'a appris à voir. Et ce que je vois en 2026 me dit de garder les crampons aux pieds.
Questions fréquentes
Quelles sont les similitudes entre la bulle internet de 2000 et les marchés de 2026 ?
Les principales similitudes sont un CAPE élevé (~40 vs 44 en 2000), une narrative technologique dominante, une concentration sectorielle forte et la divergence de BRK avec le marché. La différence principale : les grandes tech de 2026 sont réellement profitables, contrairement aux dot-com.
Qu'est-ce que le Shiller PE (CAPE) et pourquoi est-il important ?
Le CAPE lisse les bénéfices sur 10 ans pour éliminer les variations cycliques. Sa médiane historique est de 15,76. Au-dessus de 30, le marché est statistiquement en zone de danger. Il ne prédit pas le timing d'une correction — il mesure le prix payé, et donc le rendement futur probable.
Pourquoi Berkshire Hathaway sous-performe quand les marchés montent ?
BRK est structurellement un proxy value/défensif : il sous-performe en bull market tech et surperforme lors des corrections. C'est exactement ce qui s'est passé fin des années 90 — Buffett était traité de has-been, puis le Nasdaq a perdu 80%. Aujourd'hui BRK accumule 330 milliards de cash et diverge à nouveau.
Comment investir quand les valorisations boursières sont élevées ?
Pas en sortant du marché — personne ne connaît le timing. Mais en ajustant la posture : diversification multi-actifs, qualité sur spéculation, liquidités disponibles pour agir lors d'une correction, et distinction claire entre tenir le coup (rigueur) et s'entêter (panique inversée).
Que signifie "this time it's different" en investissement ?
Selon John Templeton, "les quatre mots les plus dangereux en finance". Chaque bulle produit sa narrative : Internet en 1999, l'immobilier structuré en 2006, l'IA en 2026. La technologie change effectivement le monde — mais entre ce constat et "les valorisations extrêmes sont donc justifiées indéfiniment", l'histoire financière referme invariablement le gouffre logique.
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