En 25 ans d'investissement, j'ai tout entendu. Des amis, des collègues, des membres de la famille, des professionnels censés être compétents. Des conseils donnés avec conviction, parfois avec générosité, souvent avec les meilleures intentions du monde. Et la plupart du temps, catastrophiques.

Ce sont des histoires vraies, vécues de près. Et chacune illustre un type de mauvais conseil différent, un biais, une erreur de raisonnement, ou pire : un conflit d'intérêts bien dissimulé.
1. Le conseil statutaire : dépenser pour paraître réussir
Il avait 30 ans, sortait à peine de HEC, jeune cadre dans une grande institution financière suisse. Il m'expliquait avec une assurance déconcertante : "Tu dois dépenser beaucoup. Acheter une grosse voiture, vivre dans une belle maison. Il faut élever son train de vie si on veut réussir."
Je n'ai jamais compris. Réussir quoi, exactement ? Et pour qui ?
Aujourd'hui, il a 55 ans. Et il est au chômage. Son ancien train de vie l'a brusquement rattrapé. Moi aussi je ne travaille plus. Mais pas pour les mêmes raisons. Et mon train de vie va dans l'autre sens.
Le biais en jeu : confondre les signes extérieurs de richesse avec la richesse elle-même. Dépenser pour paraître riche est précisément ce qui vous empêche de le devenir.
2. La résignation habillée en sagesse
Un autre collègue de l'époque, avec un sourire philosophe, me lançait régulièrement : "T'as beau gagner plus, il reste toujours la même chose à la fin du mois."
Là encore, je n'ai pas compris. C'est vrai que pour lui, il restait toujours la même chose. Il avait organisé sa vie exactement comme ça. Comme si c'était une loi de la nature et non un choix.
Il n'a pas fini au chômage, lui. Il a pris sa retraite à 65 ans. En très mauvaise forme.
Le biais en jeu : ériger ses propres limitations en vérité universelle. L'inflation du train de vie (lifestyle inflation) n'est pas une fatalité. C'est une décision, souvent inconsciente.
3. L'arnaque habillée en opportunité
Dans un bar, l'ami d'un ami me montrait son smartphone avec une fierté non dissimulée. Une application de trading. Pleine de lignes, toutes vertes, toutes à +50% minimum.
En vingt ans d'investissement à l'époque, je n'avais jamais vu ça. Sans doute que j'étais moins doué que lui.
Je ne l'ai plus jamais revu. Il est probablement aux Seychelles. Ou dans un camping.
Le biais en jeu : il ne s'agit même pas d'un biais, mais d'une arnaque pure et simple. Ces applications existent et prolifèrent. Elles affichent de faux gains sur un faux portefeuille pour inciter la victime à déposer toujours plus. Jusqu'au jour où elle tente de retirer. Et où tout s'évapore. L'argent n'a jamais été investi nulle part. Il a juste changé de poche. Ce type de fraude cible précisément les personnes qui cherchent à "rattraper le temps perdu" en matière d'investissement. La cupidité : c'est un levier que les escrocs connaissent mieux que personne.
4. Le conseil de bonne foi, mais aveugle
Celui-là est particulier, parce qu'il ne vient ni de la malveillance ni d'un conflit d'intérêts. Une connaissance, sincèrement convaincue, m'a conseillé d'investir dans Credit Suisse. Une institution centenaire, symbole du sérieux helvétique, l'une des plus grandes banques du monde.
On connaît la suite.
C'est presque le conseil le plus dangereux de tous parce qu'on baisse sa garde. Quand quelqu'un est convaincu et désintéressé, on a tendance à écouter sans questionner.
Le biais en jeu : la confusion entre la réputation d'une institution et la solidité de son modèle économique. La taille et l'histoire ne protègent de rien. Swissair non plus n'était pas censée faire faillite.
5. L'optimisation fiscale myope
Un collègue comptable, parano de la fiscalité, m'expliquait sa stratégie avec une satisfaction visible : "Je préfère donner mon argent à ma banque plutôt qu'à l'État. Je rembourse le strict minimum de ma dette et je mets tout ce que j'économise sur mon pilier 3a et/ou je rachète mon deuxième pilier."
Vingt ans plus tard : plutôt que posséder sa maison, c'est sa maison qui le possède. Et le fisc qui l'attend au tournant : les retraits du 3e pilier sont imposables, ceux du 2e pilier aussi, et l'effet de levier sur un bien immobilier acheté à crédit en période de taux bas a une face cachée.
Le biais en jeu : optimiser une seule variable (la fiscalité immédiate) en ignorant le système global. Une économie fiscale à court terme peut se transformer en piège à long terme.
6. Le principe idéologique sans calcul
Mon oncle, formation universitaire, cadre supérieur, n'a jamais voulu devenir propriétaire. Par principe. "Acheter, c'est se lier."
Plus de 50 ans de loyers versés dans le vide. Ce sont ses enfants qui apprécient.
Je ne dis pas que louer est toujours une erreur : selon les marchés, les périodes, les situations personnelles, le calcul peut pencher dans un sens ou dans l'autre. Mais décider par principe, sans jamais faire le calcul, c'est laisser son idéologie gouverner ses finances.
Le biais en jeu : le dogme sans données. Une conviction n'est pas une stratégie.
7. La fraude fiscale involontaire
Ma tante par alliance, qui dispose d'environ 50'000 CHF sur son compte épargne, parce que la bourse c'est trop risqué, ne déclare jamais ses avoirs sur sa déclaration d'impôts. "Pas envie d'engraisser le fisc."
50'000 CHF sur un compte épargne. Un rendement proche de zéro. Et une épée de Damoclès fiscale au-dessus de la tête, pour une économie d'impôt sur la fortune qui se compte en dizaines de francs par année.
Le biais en jeu : risquer beaucoup pour ne gagner quasiment rien. Et confondre aversion au risque boursier avec tolérance au risque légal.
8. Le conseil professionnel biaisé
Mon banquier de l'époque me recommandait un fonds en actions hedgé pour prévenir du "risque de change". Avec de jolis frais de gestion, accessoirement. L'avocat d'un ami en plein divorce lui a conseillé de dépenser le plus possible pendant la procédure (nouvelle voiture, voyages et j'en passe). Mon ami a fini lessivé, après avoir quand même pu régler les honoraires de son merveilleux conseiller. L'assureur de mon père lui a fait signer une couverture dentaire alors qu'il n'avait plus de dents. Et quelqu'un m'a proposé une assurance indemnité journalière alors que j'étais étudiant.
Ces exemples feraient sourire si leur coût n'était pas réel.
Le biais en jeu : le conseil rémunéré à la commission n'est pas neutre par construction. Votre intérêt et celui de votre conseiller ne sont pas alignés. C'est vrai du banquier, de l'assureur, et parfois de l'avocat.
| Type de conseil | Biais / erreur |
|---|---|
| Le conseil statutaire | Confondre paraître et être riche |
| La résignation en sagesse | Lifestyle inflation érigée en fatalité |
| L'arnaque habillée en opportunité | Fraude aux faux gains (app trading) |
| La bonne foi aveugle | Réputation ≠ solidité (ex. Credit Suisse) |
| L'optimisation fiscale myope | Optimiser une variable, ignorer le système |
| Le principe sans calcul | Dogme sans données |
| La fraude fiscale involontaire | Risque légal largement sous-estimé |
| Le conseil professionnel biaisé | Commission = intérêts non alignés |
Et moi, alors ?
La question mérite d'être posée : si les conseils des autres sont si dangereux, pourquoi lire ce blog ? Pourquoi me faire confiance ?
Réponse courte : vous ne devriez pas me faire confiance, pas aveuglément. Et ce blog n'a jamais eu vocation à vous dire quoi faire.
Réponse plus longue : il y a une différence fondamentale entre un témoignage et un conseil. Je documente ce que j'ai fait, avec les résultats à l'appui, y compris les résultats désastreux. Mes quatre plus belles gamelles boursières (JDS Uniphase à -90%, General Electric, Swissair, et l'affaire Madoff via le fonds Reichmuth Matterhorn) sont documentées ici, en détail et sans fard. Je n'ai rien à vendre. Je ne touche pas de commission. Et j'invite à questionner mes conclusions autant que celles de n'importe qui d'autre.
Ce qui différencie un bon contenu financier d'un mauvais conseil, c'est précisément cela : est-ce qu'il vous donne les outils pour décider vous-même, ou est-ce qu'il court-circuite votre réflexion ?
Ce que ces huit histoires ont en commun
En relisant ces cas, un fil rouge se dégage : tous ces conseils avaient pour effet de désactiver la réflexion de celui qui les recevait. Que ce soit par l'autorité (le banquier, l'avocat), par la séduction (les lignes toutes vertes), par le conformisme social (la grosse voiture), ou par l'idéologie (louer par principe), le résultat est le même. Quelqu'un pense à votre place. Et rarement dans votre intérêt.
La liberté financière commence là : pas dans un taux d'épargne ou une stratégie d'investissement particulière, mais dans la décision de ne plus déléguer sa réflexion.
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