Dernière mise à jour : janvier 2026
Introduction : le piège du "prendre bénéfices à +50%"
"J'ai acheté le titre XYZ et j'ai déjà gagné 50%, dois-je le vendre ?" Cette question revient constamment dans les forums d'investissement. La réponse courte : probablement pas. Si j'avais vendu mes titres chaque fois qu'ils avaient pris quelques dizaines de points, je serais passé à côté de plus-values qui se chiffrent en centaines de points. Certains investisseurs ont même manqué des gains de plusieurs milliers de pourcents en vendant trop tôt.

Vendre avec comme seule référence la plus-value en pourcents, c'est comme choisir un restaurant uniquement sur sa devanture. On se fie aux apparences sans chercher à comprendre la réalité. Reprenons notre titre fictif XYZ et voyons plus en détail ce qui s'est réellement passé entre 2011 et 2014 :
| XYZ | 2011 | 2014 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Cours | 50.00 | 75.00 | +50% |
| EPS (bénéfice) | 2.50 | 5.00 | +100% |
| Dividende | 1.50 | 2.80 | +87% |
| Ratio distribution | 60% | 56% | -7% |
| P/E (valorisation) | 20.0 | 15.0 | -25% |
| Rendement | 3.0% | 3.7% | +24% |
En vendant le titre parce qu'il a pris 50%, on se sépare d'un papier-valeur qui possède des fondamentaux meilleurs que lors de son achat. Le bénéfice par action a doublé, le dividende a augmenté de 87%, le ratio de distribution a diminué de 7%, le ratio cours/bénéfice a diminué de 25% et le rendement des dividendes a augmenté de 24%.
Paradoxalement, bien que le cours ait monté de 50%, l'action est devenue moins chère qu'au moment de l'achat. C'est le cœur du value investing : acheter la valeur, pas le prix.
L'erreur du débutant : vendre ses potentiels multi-baggers trop tôt
L'histoire boursière regorge d'exemples d'investisseurs qui ont vendu trop tôt. Prenons un cas concret tiré de mon propre parcours : VF Corporation (VFC), que j'analyse en détail dans mon tutorial d'investissement.
Imaginez un investisseur qui aurait acheté VFC en 2005 à environ 30 USD. En 2010, l'action atteint 90 USD : une performance de +200% en cinq ans. Tenant compte de la "sagesse populaire" qui recommande de "prendre ses bénéfices", cet investisseur aurait pu vendre avec satisfaction.
Sauf que VFC a continué sa progression jusqu'à dépasser les 200 USD en 2015. L'investisseur patient qui a conservé ses actions malgré la tentation de vendre à +200% s'est retrouvé avec un gain de +566% sur dix ans. Plus important encore, son rendement sur coût d'achat (yield on cost) est passé de 1.3% en 2005 à plus de 5% en 2015, simplement grâce aux augmentations régulières du dividende.
En vendant à +200% pour "sécuriser ses gains", cet investisseur aurait :
- Perdu 366 points de plus-value supplémentaire
- Renoncé à un rendement croissant sur coût d'achat de 5%+
- Dû payer potentiellement des impôts sur la plus-value réalisée
- Dû retrouver un placement équivalent avec le capital restant après impôts
Le coût réel de la vente prématurée dépasse largement les quelques pourcents qu'on croit "sécuriser". C'est l'effet boule de neige des dividendes croissants qu'on brise.
Quand ne pas vendre malgré une forte hausse
Privilégier les fondamentaux sur le prix
Bien entendu, rien ne garantit que la situation favorable de notre titre XYZ perdurera dans le futur. Mais même si le bénéfice stagne ou baisse un peu, le titre restera toujours plus attractif que lors de l'achat initial. Et comme le ratio de distribution demeure prudent à 56%, le dividende pourra continuer à être payé, voire même augmenté en cas de légère péjoration des fondamentaux.
Les questions essentielles à se poser avant de vendre :
- Les bénéfices continuent-ils de croître ?
- Le dividende augmente-t-il régulièrement ?
- Le ratio de distribution reste-t-il soutenable (inférieur à 70%) ?
- Le free cash flow est-il positif et croissant ?
- La dette est-elle maîtrisée ?
- Les marges s'améliorent-elles ou restent-elles stables ?
Si vous répondez positivement à ces questions, peu importe que le cours ait pris 50%, 100% ou même 200%. Vous possédez une entreprise de qualité dont la valeur intrinsèque augmente.
L'importance du secteur et de la résilience
Pour mettre toutes les chances de son côté, il convient en outre de se focaliser sur des titres défensifs, peu sensibles à la conjoncture. On les trouve dans des secteurs tels que l'alimentation, la pharmacie, le tabac, les soins personnels, la distribution, les vêtements et l'immobilier.
Dans des secteurs très exposés aux soubresauts économiques comme l'aviation, l'automobile et la finance, les fondamentaux peuvent très rapidement se péjorer, parfois même de manière durable. Dans ce cas, une prise de bénéfices préventive peut se justifier, mais elle doit être basée sur une détérioration fondamentale, pas sur un simple pourcentage de gain.
Rendement sur coût d'achat vs rendement courant
Un concept clé pour l'investisseur orienté dividendes : la différence entre le rendement courant et le rendement sur coût d'achat (YOC - Yield on Cost).
Reprenons notre exemple XYZ. En 2014, le rendement courant est de 3.7% (dividende 2.80 USD / cours 75 USD). Mais pour l'investisseur qui a acheté en 2011 à 50 USD, son rendement sur coût d'achat est de 5.6% (dividende 2.80 USD / prix d'achat 50 USD).
En 2026, si XYZ verse maintenant 5.20 USD de dividende annuel et se négocie à 120 USD :
- Rendement courant pour un nouvel acheteur : 4.3%
- Rendement sur coût d'achat pour notre investisseur de 2011 : 10.4%
Vendre en 2014 après +50% aurait privé cet investisseur d'un rendement de 10%+ sur son investissement initial. C'est la magie des dividendes croissants à long terme.
Les 3 vraies raisons de vendre vos actions
Si le pourcentage de gain n'est pas un critère valable, quand faut-il vraiment vendre ? Trois situations justifient impérativement une vente :
1. Les fondamentaux se sont détériorés
C'est la raison principale et la plus importante. Exemples concrets :
Cas CenturyLink (2011) : J'ai documenté ce cas d'école dans mon article sur CenturyLink. Malgré un rendement alléchant de 8%, le ratio de distribution était explosé à 143%. Signal d'alarme rouge : le dividende n'était plus soutenable. Vente justifiée malgré l'attractivité apparente du rendement.
Cas Altria (2018) : Autre exemple détaillé dans mon analyse d'Altria. Lorsque les fondamentaux d'une entreprise changent structurellement (réglementation, disruption technologique, changement de management), il est temps de s'en séparer même si l'historique de dividendes est impeccable.
Signaux d'alarme fondamentaux :
- Ratio de distribution supérieur à 100%
- Free cash flow en baisse continue
- Dette qui explose
- Marges en érosion structurelle
- Perte de parts de marché durable
2. Le dividende stagne ou baisse
Un dividende qui stagne deux années consécutives ou qui est coupé est un signal d'alarme majeur. C'est souvent le symptôme visible d'une détérioration fondamentale sous-jacente.
Pour une analyse complète de ce critère avec études statistiques démontrant la sous-performance des dividendes stagnants vs croissants, consultez mon article détaillé sur comment booster ses dividendes.
3. Le titre est manifestement surévalué
Troisième raison souvent négligée : une surévaluation excessive offrant une opportunité d'arbitrage.
Critères de surévaluation :
- P/E supérieur à 25-30 (selon le secteur)
- P/E dépassant de plus de 50% sa moyenne historique sur 10 ans
- Valorisation déconnectée de la croissance réelle des bénéfices
Dans ce cas, l'arbitrage vers un titre équivalent moins cher peut augmenter votre rendement sur coût d'achat global, même si cela semble contre-intuitif. L'article sur comment booster ses dividendes détaille cette stratégie avec l'exemple de l'entreprise fictive P&GB et ses résultats concrets sur mon portefeuille.
Protection complémentaire : l'approche technique du stop loss
Au-delà de l'analyse fondamentale pure, une approche technique peut compléter votre stratégie de vente : le stop loss à 20%.
Cette méthode, que j'ai détaillée dans mon article sur la stratégie stop loss, vise à protéger votre capital contre l'effet momentum négatif. Des études académiques ont démontré qu'un titre qui sous-performe pendant 6-12 mois a tendance à poursuivre cette sous-performance.
Principe : Vendre lorsqu'un titre perd 20% par rapport à son plus haut depuis l'achat (trailing stop), même si les fondamentaux semblent encore corrects.
Pourquoi ça marche :
- Évite les longues "traversées du désert" (titre qui stagne pendant des années)
- Limite les pertes catastrophiques (quand le marché anticipe une détérioration avant qu'elle soit visible dans les rapports)
- Permet de repositionner le capital sur des titres avec meilleur momentum
Ces deux approches (fondamentale et technique) ne s'opposent pas : elles se complètent. L'idéal est de vendre quand les deux signaux concordent.
Questions fréquentes
Faut-il vendre après +100% de gain ?
Non, pas automatiquement. Vérifiez d'abord les fondamentaux. Si l'entreprise a doublé ses bénéfices et maintenu son ratio de distribution, le titre n'est probablement pas plus cher qu'à l'achat. Le cas VFC montre qu'on peut passer de +200% à +566% en restant patient.
Comment savoir si un titre est surévalué ?
Comparez le P/E actuel avec : (1) sa moyenne historique sur 10 ans, (2) son secteur, (3) le marché global. Un P/E dépassant de 50%+ sa moyenne historique sans amélioration proportionnelle des fondamentaux indique une surévaluation. Attention : certains secteurs (tech, santé) justifient des P/E plus élevés.
Quelle est la différence entre rendement courant et rendement sur coût d'achat ?
Le rendement courant = dividende annuel / prix actuel du marché. Le rendement sur coût d'achat (YOC) = dividende annuel / votre prix d'achat initial. Pour un investisseur en dividendes croissants, le YOC augmente chaque année même si le prix du marché monte, créant l'effet boule de neige.
Doit-on toujours garder les aristocrates de dividendes ?
Pas nécessairement. Même un aristocrate peut perdre son statut (CenturyLink en est l'exemple). Surveillez : (1) ratio de distribution dépassant 80-90%, (2) croissance du dividende qui ralentit fortement, (3) dette qui explose. Un aristocrate surévalué (P/E >30) peut aussi justifier un arbitrage vers un concurrent moins cher.
Que faire si j'ai vendu trop tôt et que le titre continue de monter ?
Ne vous focalisez pas sur ce titre spécifique. Analysez si votre capital réinvesti ailleurs génère de meilleurs rendements totaux (dividendes + appréciation). Si vous avez vendu sur critères fondamentaux solides, vous avez pris la bonne décision même si le marché n'a pas immédiatement confirmé votre analyse. Le regret est l'ennemi de l'investisseur.
Vendre génère des impôts, faut-il quand même le faire ?
L'optimisation fiscale ne doit jamais dicter votre stratégie d'investissement. Si les fondamentaux justifient une vente, l'impôt sur la plus-value n'est que le prix du succès de votre investissement. En Suisse, les gains en capital sont généralement exonérés pour les particuliers. Vérifiez votre situation fiscale personnelle.
Comment gérer la vente pendant la retraite ?
En phase de décumulation, les ventes sont motivées par les besoins de trésorerie, pas par les critères d'investissement. Privilégiez la vente partielle des positions surévaluées pour rééquilibrer, tout en conservant un noyau dur d'aristocrates pour maintenir vos revenus passifs.
Conclusion : la règle d'or de la vente
Ne vendez jamais sur un pourcentage de gain. Vendez sur des critères fondamentaux objectifs :
- Détérioration des fondamentaux (ratio distribution >100%, dette explosive, marges en érosion)
- Dividende stagnant deux ans ou coupé
- Surévaluation manifeste (P/E >25-30) avec opportunité d'arbitrage identifiée
Complétez éventuellement avec un stop loss technique à -20% pour les positions à risque plus élevé (small caps, secteurs cycliques).
L'investisseur qui vend systématiquement après +50% ou +100% se prive des meilleurs rendements de son portefeuille. Les multi-baggers (+500%, +1'000% et plus) sont précisément ces titres qu'on a conservés malgré la tentation de vendre.
Comme le rappelle Warren Buffett : "Notre période de détention favorite est... pour toujours". Cette philosophie s'applique tant que les fondamentaux restent solides. Le jour où ils se détériorent, vendez sans hésiter, quel que soit votre gain ou votre perte.
Sources et données
- Tutorial d'investissement dividendes.ch - Analyse VF Corporation
- CenturyLink : perte de trône en perspective - Cas d'école ratio distribution
- Altria : la clope de trop - Exemple détérioration fondamentaux
- Stop Loss et chute d'action : stratégie des 20% - Approche technique complémentaire
- Quand vendre ses actions à dividendes croissants ? Les 3 règles d'or - Analyse détaillée critères de vente
En savoir plus sur dividendes
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Hello Jérome ,
Il ne nous manque plus que le moyen de visualiser l évolution du payout ratio sur disons 10-20 ans 😉
ben disons qu’historiquement il reste normalement autour des 60%… enfin il devrait !
Bonjour!
très bel exemple!
Pour ma part, je me pose simplement la question suivante, serais-je acheteur du titre à ce nouveau cours. Si la réponse est oui, je ne vends pas et si la réponse est non, je vends.
L’important reste toujours le potentiel de rendement annualisé du titre sur 5 ans à partir de maintenant. Si il demeure supérieur à 14% (dividende inclus) sur 5 ans, je conserve mes actions.
Bien sûr, il faut que les fondamentaux demeurent intactes.
Martin
http://www.investir-a-la-bourse.com