La défense est la meilleure attaque
Dans l'investissement, protéger son capital est souvent plus important que chercher le home run à tout prix. Une vérité mathématique illustre ce principe : si votre portefeuille perd 50% de sa valeur, il vous faudra un gain de 100% pour simplement revenir à votre point de départ. Préserver vos gains acquis devient donc une priorité absolue, surtout lorsque votre capital commence à représenter une part significative de votre patrimoine.

Après plus de 25 ans d'investissement et avoir traversé plusieurs crises majeures (2000-2003, 2008, 2020, 2022), j'ai appris qu'une approche défensive bien calibrée fait toute la différence. Ce n'est pas une question de peur des marchés, mais de discipline et de stratégie adaptée à votre profil et à votre situation.
Dans cet article, je vous présente 4 stratégies défensives concrètes, testées et chiffrées, pour naviguer sereinement les périodes de turbulence tout en maintenant une croissance de votre capital à long terme.
Stratégie #1 : Trailing stops - protection titre par titre
Les trailing stops (TSL) sont des ordres de vente automatiques qui se déclenchent lorsqu'un titre baisse d'un certain pourcentage depuis son plus haut. Leur objectif principal, plus que de vous protéger des crashes globaux de marché, est d'éviter les couteaux qui tombent (falling knives) sur des titres individuels.
Paramétrage et utilisation
Il est recommandé de fixer les trailing stops à 15% ou 20% avec contrôle manuel mensuel (pas d'ordre automatique chez le courtier). Pourquoi manuel ? Parce que cela évite les fausses alertes (whipsaws) causées par la volatilité intra-journalière. Une fois par mois, il s'agit de vérifier si un titre a perdu 15-20% depuis son plus haut récent, et dans ce cas s'en séparer.
Cette approche m'a sauvé des pertes significatives sur certains titres comme Orior en 2018, où le trailing stop m'a permis de sortir avant l'effondrement complet du titre.
Vous pouvez lire le détail de cette stratégie défensive dans mon article "Que faire quand un titre dévisse".
Backtest : TSL lors de la crise 2008
J'ai effectué un backtest d'une stratégie trailing stop 15% sur le S&P 500 de 2004 à 2026. Voici les résultats :
- Performance totale : TSL 15% = +508.84% vs Buy & Hold = +480.06%
- CAGR : +0.24% annualisé en faveur du TSL (différence marginale)
- Max Drawdown : TSL = -53.99% vs Buy & Hold = -57.06% (-3 points de protection)
Interprétation honnête
Les chiffres sont clairs : un trailing stop ne vous protège PAS d'un crash systémique global. En 2008, la stratégie TSL a perdu presque autant que le buy & hold (-40% vs -41%). Pourquoi ? Parce que lorsque tout le marché s'effondre, le TSL vous fait vendre individuellement des titres… mais vous continuez à acheter d'autres titres qui baissent également.
Ceci soulève la question du recours à une autre stratégie défensive qui protège également contre le risque systémique (voir stratégie #2 et suivantes).
La vraie force du TSL se situe ailleurs :
- Protection titre par titre* : éviter les titres individuels qui s'effondrent de 70-80% (falling knives)
- Discipline émotionnelle : processus mécanique, pas de décision émotionnelle
- Effet cumulatif : sur 20+ ans, +0.24% annualisé fait une vraie différence
- Momentum : les études académiques montrent que le momentum est excellent pour éviter les perdants
*La stratégie TSL n'évite pas TOUS les couteaux qui tombent. Comme le contrôle mensuel n'a lieu qu'une fois par mois, une chute très brutale et rapide peut passer entre les mailles du filet. C'est le prix à payer pour éviter des faux signaux trop fréquents. Selon mes backtests et mon expérience, la fréquence mensuelle est un bon compromis.
Pour qui ?
Les trailing stops sont particulièrement utiles si vous pratiquez le stock picking (sélection d'actions individuelles). Pour un portefeuille 100% ETFs passifs, leur utilité est plus limitée.
Depuis octobre 2024, j'ai augmenté la fréquence de mes rééquilibrages (voir mes nouveautés d'octobre), ce qui rend les trailing stops moins nécessaires car mes positions sont contrôlées plus régulièrement. Mais pour les investisseurs qui vérifient/rééquilibrent leur portefeuille trimestriellement, semestriellement ou annuellement, c'est un outil précieux.
Stratégie #2 : moyennes mobiles et taux de chômage US
Comme nous venons de le voir, l'approche TSL limite le risque idiosyncratique (propre au titre), mais est beaucoup moins efficace pour réduire le risque systémique (baisse de l'ensemble du marché).
Moyennes mobiles
Les moyennes mobiles, notamment celle à 200 jours, permettent de détecter les changements de tendance du marché et de réduire la volatilité de 4 points selon J. Siegel dans "Stocks for the Long Run", tout en offrant une protection contre les marchés baissiers malgré un coût en frais de transaction.
Taux de chômage US
Par ailleurs, le taux de chômage US, comme je le montre dans "Les Déterminants de la Richesse", constitue un signal économique efficace. Lorsque ce taux franchit sa moyenne mobile à 12 mois, il anticipe les récessions (passage au-dessus) ou les reprises (passage en dessous).
Indicateur MM-UI
La combinaison de la moyenne mobile des prix et du taux de chômage (indicateur MM-UI) s'avère particulièrement puissante. On reste investi en buy&hold tant que le chômage est orienté à la baisse. Si le chômage monte, on suit la moyenne mobile 200 jours du marché et on passe cash si les prix descendent en dessous.
Résultats
Sur 1930-2015, cette stratégie combinée génère 1,5 point de rentabilité supplémentaire avec 5 points de volatilité en moins. Mon backtest sur la période plus récente, 1999-2025 (en CHF), donne des résultats assez similaires :
| Métrique | MM-UI | S&P 500 |
| CAGR (%) | 7.67 | 6.14 |
| Max Drawdown (%) | -44.23 | -65.84 |
| Volatilité (%) | 13.76 | 16.51 |
| Sharpe Ratio | 0.47 | 0.33 |
| Sortino Ratio | 0.64 | 0.44 |
Stratégie #3 : allocation défensive - diversifier avec des actifs décorrélés
Réduire la part d'actions volatiles au profit d'actifs plus stables (obligations, or, cash) est une stratégie défensive efficace. Contrairement aux trailing stops qui protègent titre par titre, l'allocation défensive réduit la volatilité globale de votre portefeuille.
Comparaison de 6 allocations défensives (2011-2026)
J'ai comparé les performances de 6 portefeuilles différents depuis avril 2011. Voici les résultats (en CHF) :

| Portefeuille | CAGR | Sharpe Ratio | Max Drawdown |
|---|---|---|---|
| PFD | 12.2% | 1.84 | -15.0% |
| PP 2.x | 10.5% | 1.13 | -21.6% |
| Golden Butterfly | 7.0% | 0.78 | -18.9% |
| 60/40 Boglehead | 6.1% | 0.64 | -26.3% |
| All Weather | 6.1% | 0.63 | -23.5% |
| PP classique | 6.1% | 0.71 | -15.2% |
Enseignements clés
1. Une allocation défensive n'implique pas forcément une performance médiocre : mon portefeuille PFD combine rendement supérieur (12.2%) ET volatilité réduite (Sharpe 1.84). Comment ? Grâce à une approche quantitative rigoureuse avec rééquilibrages fréquents, ainsi que plusieurs stratégies défensives, dont certaines sont abordées ici.
2. Le 60/40 Boglehead montre ses limites : avec un MDD de -26.3% (pire de tous), le portefeuille 60% actions / 40% obligations ne protège plus vraiment. Raison : les obligations ont souffert en 2022 avec la remontée des taux.
3. Les Permanent Portfolios (classique et 2.x) offrent un bon compromis : mon PP 2.x (10.5% CAGR, -21.6% MDD) et le PP classique (6.1% CAGR, -15.2% MDD) protègent efficacement sans sacrifier totalement le rendement.
4. Le Golden Butterfly reste une excellente option intermédiaire : découvrez mon analyse complète dans l'article Golden Butterfly Portfolio backtest CHF.
5. Le All Weather Portfolio de Ray Dalio, bourré d'obligations, n'est pas vraiment digne de son nom.
Le démon de Shannon : la magie du rééquilibrage
Claude Shannon, père de la théorie de l'information et investisseur brillant (28% de rendement annuel sur 30 ans), a démontré un principe mathématique fascinant : le rééquilibrage systématique entre deux actifs décorrélés génère de l'alpha, même si un des deux actifs a un rendement nul.
La formule clé :
CAGR ≈ Rendement Moyen - (Volatilité² / 2)
La volatilité au carré signifie que son impact sur le rendement composé est quadratique. En réduisant la volatilité de moitié via le rééquilibrage, vous réduisez son coût de... quatre fois !
Exemple concret : Imaginons un actif avec +50% un an sur deux et -33.3% l'autre année. Rendement arithmétique = +8.35%, mais CAGR réel = 0% (volatility drag). Si vous rééquilibrez 50/50 avec du cash après chaque année, votre CAGR devient +2% alors que le cash rapporte 0%. C'est la magie du Démon de Shannon.
Source détaillée : Shannon's Demon (Market Sentiment)
Application pratique dans mes portefeuilles
Cette approche est au cœur de mes portefeuilles. En rééquilibrant systématiquement entre les divers actifs, je capte la volatilité pour générer des gains sans market timing.
Mon expérience 2022 : preuve par l'exemple
En 2022, alors que le marché suisse (MSCI Switzerland) perdait -17.8%, mon PFD n'a chuté que de -3.9%. Cette différence de près de 14 points n'est pas due à la chance ou au market timing, mais à une allocation défensive rigoureusement backtestée et rééquilibrée systématiquement. Vous pouvez consulter le détail dans mon bilan Performance 2022.
Stratégie #4 : privilégier la valeur et la qualité
Dans mes portefeuilles, j'utilise conjointement des blue chips défensives et des small caps. L'important n'est pas la taille de l'entreprise, mais sa qualité intrinsèque associée à sa valeur. Les titres relativement bon marché qui possèdent de solides fondamentaux résistent mieux aux marchés baissiers que les titres spéculatifs.
Les critères que je regarde systématiquement :
- Ratios value : P/E, P/B, EBITDA/EV... (voir l'article Comment analyser une action value)
- Qualité : score de Piotroski, rentabilité, profitabilité, endettement...
Un exemple concret de titre qualité défensif : Emmi (EMMN), leader suisse des produits laitiers. Cash flows solides, dividendes stables, volatilité modérée, business prévisible.
Les titres de qualité ne vous protègent pas totalement des crashes, mais généralement ils résistent mieux et rebondissent plus vite et plus fort. Surtout, ils évitent les risques de faillite ou d'effondrement brutal qu'on retrouve chez les sociétés spéculatives.
J'ai réalisé un backtest sur un portefeuille de 50 titres sélectionnés au sein du S&P 500, entre 2004 et 2025 y compris. J'ai utilisé uniquement un critère qualitatif (score de Piotroski > 5) et un critère value (EV/EBITDA < 10). Le résultat est intéressant :
| Métrique | Portefeuille Q+V (50 titres) | S&P 500 |
| CAGR (%) | 8.45 | 8.27 |
| Max Drawdown (%) | -49.26 | -57.06 |
| Volatilité (%) | 16.68 | 15.14 |
| Sharpe Ratio | 0.49 | 0.51 |
| Sortino Ratio | 0.64 | 0.68 |
Il y a globalement très peu de différences entre le portefeuille et le marché. Son CAGR est légèrement supérieur, mais pour une volatilité également plus haute. En revanche, et c'est là que cette stratégie devient intéressante, on constate que la perte maximale est de presque huit points inférieures. Si on regarde plus en détail la performance historique lors des deux pires années pour le marché sur cette période cela donne :
| Performance en CHF (%) | Portefeuille Q+V (50 titres) | S&P 500 |
| 2008 | -32.36 | -40.68 |
| 2022 | +7.68 | -17.07 |
La différence entre les deux approches a été particulièrement marquée en 2022 avec près de 25 points. La qualité et la valeur ne se sont pas contentées de résister à la baisse du marché, elles ont même généré des gains.
Autres stratégies
Je n'ai jamais utilisé d'options (put, call, collars) car je ne les comprends pas suffisamment. Dans l'investissement, la règle d'or est simple : si vous ne comprenez pas, n'y touchez pas.
En revanche, j'utilise, dans le cadre de mon PFD, d'autres approches afin de limiter le risque systémique, voire d'en profiter. Le Trading Auto Signal par exemple vise à dégager une performance positive en toutes conditions de marché, en ayant recours à différents ETF.
Conjointement au Trading Auto Signal, j'utilise aussi un système de couverture dynamique pour ma stratégie "Actions internationales" avec les ETF TZA (-3x) et QLD (+3x).
Quelle stratégie pour quel profil ?
Il n'existe pas de recette universelle. Votre stratégie défensive doit s'adapter à votre situation personnelle et à vos traits de caractère. Pour découvrir quel profil d'investisseur vous êtes, je vous invite à parcourir mes tests de personnalité gratuits.
- Débutant craintif (faible tolérance risque) > allocation défensive : Golden Butterfly ou SRFCHA (fonds immobilier)
- Intermédiaire équilibré (tolérance risque moyenne) > allocation modérée : PP 2.x
- Avancé confortable volatilité (tolérance risque élevée) > allocation flexible selon marché : PFD (approche quantitative)
Conclusion : Votre défense personnalisée
Il n'existe pas de stratégie défensive universelle. La bonne approche dépend de votre âge, de votre expérience, de vos connaissances, de votre capital, de votre psychologie et de votre phase de vie (accumulation vs retrait).
Rappelez-vous : une défense bien calibrée vous apporte la sérénité nécessaire pour tenir le cap lors des inévitables crises. Et cette sérénité psychologique vaut souvent plus que quelques points de rendement supplémentaires.
Sources
- Performance PFD 2022 : Bilan annuel 2022
- Performance PFD 2020 : Bilan annuel 2020
- Démon de Shannon : Market Sentiment (2023)
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Un immense merci pour ce partage d’expérience, ton article est vraiment super !
Par contre, dis donc… le rythme de tes publications en ce début d’année 2026 est carrément effréné ! J’ai presque du mal à suivre la cadence, je commence même à ressentir les premiers symptômes du « burnout du rentier » !
La publication du jour sur les entrailles de ce PFD est absolument passionnante. Mon intérêt pour ton « alchimie multi-stratégie » ne fait que grandir à mesure que je l’apprivoise. ✨ C’est fascinant de décortiquer chaque stratégie individuellement pour comprendre comment et pourquoi elles s’imbriquent si bien les unes aux autres.
Comme on a la même règle d’or — « si on ne comprend pas, on ne touche pas » ️ — j’ai vraiment hâte de dévorer tes prochains posts pour approfondir tout ça !
Bien à toi,