Sortir de la Rat Race : retrouver l’insouciance de ses 16 ans

En septembre 2021, le jour où j'ai quitté définitivement le salariat, un lecteur m'a demandé quel avait été mon premier réflexe. Je lui ai répondu qu'il n'y en avait pas eu, puisque dans ma tête j'étais financièrement indépendant depuis longtemps. Mais j'ai ajouté ceci : « Ce qui change par contre, c'est cette sensation familière de désinvolture que je retrouve peu à peu, la même que j'expérimentais lorsque j'étais étudiant. »

Grenouille sautant hors d’une marmite fumante d’un côté, homme de 50 ans allongé dans un alpage avec un baladeur des années 80 de l’autre, symbolisant la sortie de la Rat Race

Cinq ans plus tard, cette phrase me trotte encore dans la tête. Elle pose une question que je n'avais jamais formulée clairement. Si l'on peut glisser, presque sans s'en rendre compte, de l'insouciance de l'adolescence vers la Rat Race, peut-on faire le chemin inverse ? Retrouver la légèreté de ses 16 ans, mais avec l'expérience de ses 40, 50 ou 60 ans ?

Je pense que oui. Je l'ai fait, du moins en partie, et on peut toujours faire mieux. Voici comment, et pourquoi le chemin est tellement plus difficile dans un sens que dans l'autre.

Table des matières

La grenouille dans la marmite

Le parcours est connu. À l'adolescence, pas de travail (sauf l'école), pas de responsabilités, nourri, logé, blanchi. Puis l'entrée sur le marché du travail : un salaire, de la consommation, des promotions, des responsabilités. Vient la vie de couple, les enfants à charge, parfois les parents à charge. Bref, la Rat Race classique.

Personne ne choisit la Rat Race. On y glisse par défaut, comme une grenouille dans une marmite qu'on chauffe degré par degré. Chaque étape est applaudie : une promotion, un appartement plus grand, une voiture plus chère. Et chaque étape crée un cliquet. Les coûts fixes augmentent, l'identité se fige (« je suis cadre chez X »), le cercle social s'aligne. Revenir en arrière devient de plus en plus coûteux, financièrement et socialement.

Le résultat est documenté : c'est la courbe du bonheur en U, avec un creux autour de 47 ans dans les pays développés selon l'économiste David Blanchflower.

Certains choisissent le frugalisme extrême pour en sortir. Ils y parviennent parfois dès la quarantaine, au prix d'une autre course. J'ai décrit ce piège du frugalisme extrême dès 2015, puis sa version post-FIRE, la Frugal Race : accumuler pour profiter, puis devenir incapable de profiter parce qu'on a accumulé.

En y regardant de près, les deux courses partagent le même moteur à trois pièces :

  • Un compteur externe : le salaire et les possessions pour l'une, le taux d'épargne et le patrimoine pour l'autre.
  • Un groupe de comparaison : les collègues et les voisins pour l'une, les membres des forums FIRE pour l'autre.
  • L'absence de plafond : pas de limite à la dépense pour l'une, pas de limite à l'épargne pour l'autre.

Le Frugal Racer a simplement changé de maître. Le « moi futur » a remplacé la société de consommation. Et comme la Rat Race, sa course est infinie par construction.

L'adolescence d'hier et celle d'aujourd'hui

Une précision importante : l'adolescence dont je parle ressemble à celle des années 80 et 90. Celle d'avant les smartphones et les réseaux sociaux. Je ne suis pas certain qu'elle existe encore.

Attention toutefois à la nostalgie. Le désir d'avoir toujours plus n'est pas né avec Instagram. Quand mon fils m'a demandé « Dis papa, on est riches ? », sa définition de la richesse tenait dans une console de jeu et quelques maillots de foot. Une fois achetés, il en aurait voulu d'autres. La Rat Race fait partie de nous dès l'enfance. Les ados des années 80 voulaient eux aussi la bonne veste et les bonnes baskets.

Ce qui a changé, c'est l'amplificateur. Dans les années 80, la comparaison restait locale, bornée à la classe ou au village, et elle s'arrêtait en rentrant à la maison. Aujourd'hui, le groupe de comparaison est mondial, la pression est permanente, et surtout elle est chiffrée, en likes et en abonnés. L'adolescence s'est dotée d'un compteur. On retrouve exactement le moteur des deux courses, appliqué à 13 ans.

Les données vont dans ce sens. Blanchflower et ses coauteurs constatent que la bosse de mal-être du milieu de vie disparaît, parce que le bien-être des jeunes s'est effondré depuis le début des années 2010. Le psychologue Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation (2024), parle du passage d'une enfance fondée sur le jeu à une enfance fondée sur le téléphone. Par honnêteté, il faut préciser que la causalité reste débattue : des chercheuses comme Candice Odgers ou Amy Orben contestent l'ampleur de l'effet des écrans.

J'ajouterais un trait propre à ma génération, la génération X. Nous n'avions pas la pression du conformisme, c'était même plutôt l'inverse. Il fallait se démarquer. C'était une pression aussi, mais elle était centrifuge : elle poussait vers l'individuation, et les brebis galeuses (punks, métalleux, grunges) étaient souvent celles qu'on admirait.

La pression actuelle est plutôt centripète. L'algorithme récompense la conformité à la tendance du moment. Et la différence coûte cher, parce qu'une capture d'écran est éternelle et qu'une humiliation peut devenir publique en une soirée. Les ados d'aujourd'hui entrent dans la Rat Race bien plus tôt. Bien trop tôt.

Ce qu'on peut vraiment retrouver

L'insouciance de nos 16 ans reposait sur un fait simple : quelqu'un d'autre portait le poids. Nos parents assumaient le logement, la nourriture, l'avenir. Nous étions insouciants parce que nous ignorions les risques, et parce que d'autres les couvraient.

À 50 ans, l'ignorance n'est plus possible, et c'est tant mieux. En revanche, la couverture peut se reconstruire. Le capital joue le rôle des parents : nourri, logé, blanchi. On garde ses responsabilités, mais on couvre les risques une fois pour toutes, puis on s'autorise enfin la légèreté au-dessus de ce socle.

C'est une vie en barbell, comme mes portefeuilles. D'un côté, un socle de sécurité maximal et ennuyeux : un capital suffisant, des coûts fixes bas, une bonne santé. De l'autre, une insouciance assumée sur tout le reste. Le Rat Racer n'a ni socle ni insouciance. Le Frugal Racer surdimensionne le socle à l'infini et n'ose jamais toucher à l'autre extrémité.

Et l'adulte a un vrai avantage sur l'adolescent. À 16 ans, on ne sait pas ce qu'on aime et on cherche l'approbation des autres. À 50 ans, on sait ce qu'on aime, et on s'en fiche davantage. C'est d'ailleurs ce que décrit la remontée de la courbe en U après 50 ans : une adolescence avec l'expérience en plus, qui arrive d'elle-même avec la retraite.

La vraie question devient donc : peut-on avancer la remontée du U de quinze ans, au lieu d'attendre que la retraite la déclenche ?

Ma courbe en U, avancée de dix ans

En 2011, je travaillais 60 heures par semaine. En juillet 2012, sous mon article sur la courbe du bonheur, un lecteur s'étonnait que la quarantaine soit si basse. Je lui avais répondu que moi pas, puisque j'étais en plein dans cette mouise.

La même année, à 39 ans, j'ai commencé à réduire mon temps de travail salarié. Chaque année un peu plus. En 2021, je ne faisais plus que 8 heures par semaine, et à 48 ans j'ai quitté définitivement le salariat.

Mon creux personnel est donc tombé vers 39 ans, huit ans avant la moyenne de Blanchflower. Et la remontée a commencé tout de suite, par décision plutôt qu'avec l'âge. Mon article sur la courbe du bonheur et le début de mon Barista FIRE datent de la même année. Je ne l'avais jamais remarqué avant de préparer cet article.

Le sevrage : comme le sel et le sucre

La Rat Race me fait penser à une alimentation trop riche en sel et en sucre. Il faut une dose toujours plus grande pour ressentir le même goût, d'où leur côté addictif. Mais en diminuant la dose, on redécouvre les saveurs originales des aliments, et on peut se passer de ces additifs. Les études sur la réduction du sel montrent d'ailleurs que le goût se recalibre en deux à trois mois. Et quand on regoûte un plat très salé ou très sucré, on est écœuré.

J'ai exactement ce sentiment avec la Rat Race. Quand je repense à cette période, ou quand je vois des connaissances qui y sont encore, je la trouve totalement absurde.

L'analogie dit trois choses importantes :

  • Le sevrage peut être progressif. L'habituation qui fait bouillir la grenouille fonctionne dans les deux sens. On s'habitue à moins de réunions, moins de rôles, moins de possessions, aussi vite qu'on s'était habitué à plus. On peut donc baisser la température degré par degré.
  • Le goût d'origine réapparaît. Les saveurs de l'adolescence, débarrassées des additifs, sont toujours là.
  • Le sevrage peut devenir une nouvelle dépendance. Le Frugal Racer ressemble à celui qui, après avoir arrêté le sucre, se met à peser chaque pomme.

Une précaution tout de même. Vue de l'extérieur, la Rat Race paraît absurde. Vue de l'intérieur, chaque pas était rationnel au moment où on le faisait. L'écœurement est le signe que mon palais s'est recalibré, rien de plus. Il ne dit rien de ceux qui sont encore dedans, et j'y étais moi aussi.

Les leviers pour sortir des deux courses

1. Fixer un plafond, et s'y tenir

Sans plafond, toute course est sans fin. C'est le levier numéro un, parce qu'il désarme les deux courses à la fois. Un plafond de poste, de salaire et de fortune pour la Rat Race. Un plafond d'épargne et de fortune pour la Frugal Race.

L'économiste Herbert Simon distinguait deux attitudes : maximiser (chercher toujours le meilleur) et se contenter du suffisant. Le psychologue Barry Schwartz a montré ensuite que les maximisateurs obtiennent souvent de meilleurs résultats objectifs, mais qu'ils en sont moins satisfaits. Le plafond transforme un problème d'optimisation sans fin en un problème de suffisance, qui a une solution.

J'ai toujours eu une idée précise du montant à atteindre, et je m'y suis tenu. Un peu plus d'un an avant de quitter le salariat, on m'a proposé une opportunité professionnelle en or. Sans plafond, ce choix aurait été parfaitement rationnel : plus d'argent, donc une indépendance plus sûre ou plus rapide. Je l'ai refusée. Si je l'avais acceptée, je ne serais peut-être toujours pas rentier aujourd'hui.

Le plafond protège aussi d'un piège que je vois très souvent : les objectifs en escalier. « Je m'étais fixé X, mais maintenant que j'y suis, je vais aller jusqu'à Y. » Un plafond qui recule à chaque palier n'en est plus un.

2. Attaquer les coûts fixes avant les petites dépenses

Le logement, la voiture, les engagements de long terme forment les vrais barreaux de la cage. Ce sont aussi les postes les plus importants du budget. Le café à 4 francs n'enchaîne personne, et le traquer mène tout droit aux économies de bouts de chandelle. Des coûts fixes bas donnent de la flexibilité, et la flexibilité, c'est de la liberté.

3. Racheter son temps, le plus tôt possible

Rétrospectivement, c'est sans doute le meilleur de mes leviers. Dès que j'en ai eu les moyens, j'ai baissé mon taux d'activité, même un peu.

Le temps partiel produit de l'insouciance tout de suite, sans attendre le jour J. Mais surtout, il sert de répétition générale. On teste en conditions réelles son budget, son rapport au temps libre, son identité sans le titre. Le jour où l'on quitte le salariat, la vie d'après a déjà été vécue et validée. L'insouciance repose alors sur des bases solides.

Financièrement, j'aurais pu raccourcir ma transition de moitié. Ma tête avait besoin de plus de temps. L'argent est nécessaire, mais il ne suffit pas : le vrai délai est psychologique. Mes dernières 8 heures hebdomadaires étaient un doudou qu'on garde alors qu'on est déjà ado. Les psychologues parlent d'objet transitionnel, ce qui aide à se séparer en douceur. Sortir de la Rat Race ressemble décidément à une seconde adolescence.

C'est aussi ce que j'appelle entrer dans l'indépendance financière, plutôt que d'avancer vers elle. L'insouciance commence dès qu'on peut dire non, bien avant la phase de retrait.

4. Choisir son groupe de comparaison

On ne supprime pas la comparaison sociale, mais on peut choisir à qui on se compare. Quitter certains cercles, certains réseaux, certains forums (y compris FIRE) revient à changer de thermomètre.

5. Gérer son récit

Quand j'ai quitté le salariat, le regard des autres a été entièrement positif. Pourquoi ? Parce que j'ai mis en avant le lancement d'une activité indépendante, sans parler de mon indépendance financière. Le travail reste une valeur centrale de nos sociétés. « Je suis rentier à 48 ans » attire jugements et questions. « Je me suis mis à mon compte » n'attire rien. L'insouciance suppose de ne pas devoir se justifier en permanence.

6. Trier ses responsabilités

Certaines responsabilités ne se négocient pas : des enfants, des parents âgés. D'autres sont accumulées par réflexe, comme des comités, des mandats, des rôles acceptés faute de savoir dire non. On peut porter légèrement celles qu'on garde et rendre les autres. Bonne nouvelle : dire non devient plus facile avec l'âge.

Ce qui me résiste encore : le temps sans finalité

L'adolescence des années 80 et 90 était pleine d'ennui, de temps morts, d'activités qui ne servaient à rien. C'est probablement ce qui manque le plus aux adultes, et désormais aux ados.

Je dois reconnaître que c'est ce qui me manque encore un peu aujourd'hui. Je sais pleinement le faire en vacances à l'étranger. J'ai plus de peine à la maison, même si c'est sans commune mesure avec ma période Rat Race.

Je crois que l'explication tient au décor. À l'étranger, rien ne rappelle une tâche à faire. À la maison, tout le fait : le bureau, l'ordinateur, les projets en cours. La volonté n'y peut pas grand-chose, l'aménagement beaucoup plus : un lieu sans écran, des plages où rien n'a le droit d'être utile, des activités qui ne peuvent pas devenir des projets.

Un angle mort à assumer

Il faut une marge pour inverser la trajectoire. Pour quelqu’un qui gagne bien sa vie, sortir de la Rat Race est un choix. Pour quelqu’un qui peine à boucler ses fins de mois, la course relève surtout de la survie, et la priorité est de se constituer cette marge. Entre les deux, il y a beaucoup de monde : des gens qui ont les moyens de ralentir, mais qui ne le voient pas, parce que leurs coûts fixes ont grandi avec leur salaire.

Conclusion : avancer la remontée du U

Oui, on peut faire le chemin inverse. On ne retrouve pas l'ignorance de ses 16 ans, et heureusement. On retrouve mieux : une insouciance choisie, adossée à des risques couverts, avec l'expérience de savoir enfin ce qu'on aime.

La courbe en U remonte d'elle-même après 50 ans. Entrer plus tôt dans l'indépendance financière permet d'avancer cette remontée de dix ou quinze ans. Il suffit pour cela d'un plafond, de coûts fixes maîtrisés, et de temps racheté le plus tôt possible.

La grenouille peut sortir de la marmite. Elle doit simplement le décider, degré par degré.

Sources et données

  • Blanchflower, D. G. (2020). Is Happiness U-shaped Everywhere? Age and Subjective Well-being in 132 Countries. NBER Working Paper No. 26641.
  • Blanchflower, D. G., Bryson, A., & Xu, X. (2024). The Declining Mental Health of the Young and the Global Disappearance of the Hump Shape in Age in Unhappiness. NBER Working Paper No. 32337.
  • Haidt, J. (2024). The Anxious Generation. Penguin Press.
  • Simon, H. A. (1956). Rational choice and the structure of the environment. Psychological Review.
  • Schwartz, B. et al. (2002). Maximizing versus satisficing: happiness is a matter of choice. Journal of Personality and Social Psychology.
  • Bertino, M., Beauchamp, G. K., & Engelman, K. (1982). Long-term reduction in dietary sodium alters the taste of salt. American Journal of Clinical Nutrition.
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